Pour l'amour de Lotte… et surtout pour la haine éprouvée envers son rival, Albert

Liliane Fainsilber


Parmi les lettres que Freud envoyait régulièrement à Fliess, se trouvent quelques élaborations théoriques qui, dans cette correspondance, sont appelés " Manuscrits ". L'un d'eux est nommé manuscrit N. Il n'a pas été l'objet de beaucoup d'attention de la part des analystes, pourtant, nous sommes en 1897, et ce texte se révèle plein d'intérêt, comme en témoignent deux des sous-titrages que Freud lui donne, l'un s'appelle " Pulsions " et l'autre " Poésie et Fine Frenzy ". Je ne sais comment le traduire au mieux, en lui donnant son sens, peut-être ce terme d'" enthousiasme " qui peut évoquer les plaisirs esthétiques conviendrait-il.

Les désirs de mort éprouvés à l'égard des parents

Sous ce titre, Pulsions, il aborde la question des désirs de mort à l'égard des parents qui font toujours " partie intégrante des névroses ". Il en donne même leur traduction : dans la névrose obsessionnelle, ces pulsions hostiles se traduisent en obsession, dans la paranoïa, en délire de persécution. Au moment des deuils, de la perte réelle des parents, on se punit soi-même, pour les remords éprouvés, sous un mode hystérique, en étant malades comme eux (idée de rachat). Et il rajoute cette phrase fort énigmatique " L'identification n'est alors qu'un mode de pensée et ne nous délie pas de l'obligation de rechercher les motifs ". On pense aussitôt à ce que beaucoup plus tard, il décrira des troubles psychiques de Dostoïevski, évoquant le fait que, dans son enfance, il avait souffert " d'attaques de mort " que Freud traduit comme étant l'identification à un mort. Selon cette formule, ce que se dit en quelque sorte le sujet " tu as souhaité sa mort, et bien maintenant, tu as ce que tu mérites, c'est toi qui l'est ". Cependant, au moment de la mort réelle de son père qui avait été assassiné par les paysans qui cultivaient ses terres, Fédor Dostoïevski avait aggravé son hystérie, et avait alors souffert de grandes crises que Freud nomme crises d'hystéro-épilepsie. Ce faisant, il effectue ainsi une radicale rupture avec le savoir médical, l'épilepsie est - pas toujours mais souvent - une forme grave d'hystérie et non pas forcément causée par une lésion anatomique du cerveau.

A propos de ces désirs hostiles, désirs de mort à l'égard des parents, Freud répartit d'un côté, les filles, de l'autre, les garçons. Ces derniers souhaitent la mort de leur père, les filles, celle de leur mère, pour pouvoir épouser leur père.
Dans les faits, c'est plus compliqué, en raison de ce que Freud a appelé " l'Œdipe complet " du sujet névrosé. Il en fait deux formes de l'Œdipe, un oedipe dit positif, pour le garçon, c'est le fait de refouler le désir pour sa mère et le désir de tuer son père, mais il existe aussi, une seconde forme de l'Œdipe, dite Œdipe inversé, où c'est la mère qui est l'objet de haine et de désir de mort, tandis que c'est l'amour pour le père, son désir féminin d'être aimé de lui qui est refoulé. Ces deux formes d'Œdipe, qui sont additionnées, sous forme de l'Œdipe dit complet, sont à la racine de tous les symptômes, rajoutons de tous les symptômes hystériques, symptômes qui restent isolés, dans le cas de la névrose hystérique, ou qui forment le soubassement, le substratum hystérique, de toute névrose obsessionnelle. Ce qui fait donc que les filles, aussi, dans leur hystérie, souhaitent, de tout cœur, la mort de leur père et les garçons, de tout cœur, la mort de leur mère.

Ce premier paragraphe consacré à ces désirs de mort, ces pulsions hostiles, pourrait, au premier abord paraître sans rapport avec le second, celui de " Poésie et " Fine Frenzy " (1) et pourtant, il en apporte au contraire une fabuleuse démonstration. Mais il convient pour cela de pousser un peu plus loin ce que Freud déclare avec sérénité et une grande assurance : " le mécanisme de la création poétique est le même que celui des fantasmes hystériques. Goethe prête à Werther quelque chose de vécu : son propre amour pour Lotte Kästner et, en même temps, quelque chose dont il a entendu parler : le sort du jeune Jérusalem qui se suicida. "
En effet aussi bien le roman de Goethe, " Les souffrances du jeune Werther " qui s'achève par son suicide, que dans ce qui est en quelque sorte la biographie romancée de Goethe, " Poésie et vérité ", on découvre à quel point, pour le héros et pour le romancier lui-même, tel qu'il en témoigne, ces désirs de suicide sont étroitement intriqués au désir de voir disparaître son rival oedipien, son désir de voir disparaître le père.


Le suicide du jeune Jérusalem, celui auquel Goethe s'était identifié

Charles Guillaume Jérusalem n'était pas un proche de Goethe, ce n'était pas l'un de ses amis, plutôt une connaissance. On a donné à ce suicide plusieurs raisons, tout d'abord, une non reconnaissance sociale. On raconte qu'invité par le prince héritier, à une réception, il y avait subit un cruel affront. Des membres de l'aristocratie avaient désapprouvé sa présence parmi eux. Il n'était pas noble, mais d'un milieu bourgeois, et il avait donc été obligé de se retirer.
La seconde raison invoquée était un conflit ouvert avec l'un de ses supérieurs qu'il considérait " comme un âne dans une peau de lion ". La troisième, celle qui avait dû provoquer l'identification hystérique de Goethe à ce jeune homme, était le fait qu'il était tombé amoureux d'une femme mariée et mère de famille et, qu'après lui avoir avoué sa flamme, en se jetant à ses pieds, il avait été éconduit, de par l'intervention énergique du mari, appelé par sa femme à la rescousse. Goethe et le héros de cet épisode avaient donc vécu une situation commune, celle d'être amoureux d'une femme qui n'était pas libre de répondre à leur amour. Un rival, intervenant en tiers, dans leur relation à un objet d'amour, rival qui, dans ces deux situations, avait eu la préférence.

Freud décrit cette forme d'identification, la troisième, comme étant une identification hystérique au symptôme de l'autre, une identification qui a lieu en raison des mêmes motivations inconscientes. Cependant Goethe, amant éconduit, au lieu de se suicider, de passer à l'acte, écrira le roman de Werther, " une des œuvres classiques de la littérature universelle ".

Le dégoût de la vie et le désir de la quitter à volonté
Et les propres désirs de suicide de Goethe


Dans " Poésie et vérité " ou " Vérité et Poésie " (puisque c'est lui-même qui avait inversé l'ordre de ces deux termes), Goethe évoque cette période de sa vie où il a écrit, en quelques semaines seulement, ses souffrances du jeune Werther et il décrit à ce propos ses propres désirs de suicide.
Il analyse avec beaucoup de finesse psychologique ce qu'il décrit comme les raisons d'un état mélancolique et nous avons la surprise de découvrir que ce qui provoque ce qu'il appelle le " dégoût de la vie " c'est avant tout la répétition, le " retour de l'amour ".
La dialectique de sa démonstration en est subtile : " Le premier amour, dit-on avec raison, serait l'unique, car, dans le second et par le second, le sens le plus élevé de l'amour se perd déjà. L'idée de l'éternité et de l'infini, qui l'élève et le porte, est détruite. Il paraît passager comme tout ce qui revient. La séparation du sensuel et du moral, qui, dans un monde cultivé et complexe, sépare les impressions amoureuses et le désir, amène ici encore un excès qui ne peut rien donner de bon ".
Donc ce sont les insatisfactions de l'amour qui provoqueraient le dégoût de la vie. Mais il y a plus, Goethe évoque alors la dimension de la culpabilité : " Toutefois, ce qui tourmente surtout un jeune homme sensible, est l'irrésistible retour de nos fautes ; car c'est bien tard que nous reconnaissons qu'en cultivant nos vertus, nous cultivons aussi nos défauts. Celles-là reposent sur ceux-ci comme sur leurs racines, et ceux-ci se ramifient en secret avec autant de force et de diversité que celles-là sont en pleine lumière. Or comme nous exerçons généralement nos vertus volontairement et consciemment, tandis que nous sommes surpris à notre insu par nos défauts, elles nous procurent rarement quelque joies, tandis qu'ils nous causent [ces défauts] constamment douleur et tourment…. On trouvera assez naturel un impatient désir de se libérer de cet état ". Tout ce passage n'est-il pas une transcription poétique de la métapsychologie freudienne des rapports conflictuels entre le conscient et l'inconscient, avec cette culpabilité émergente en raison de " nos défauts " qui nous ôte le goût de la vie ?
Avec les déceptions de l'expérience de l'amour, le sentiment de nos fautes tapies dans l'ombre, tandis que nos vertus sont mises en pleine lumière, les malaises de la civilisation et les difficultés pour chacun de se faire sa place au soleil sont évoqués par Goethe " la fragilité et le peu de prix de toutes les choses terrestres ". Tout ceci justifie à ses yeux le fait qu'on peut souhaiter mettre un terme à ces " souffrances ", quitter la vie, par choix " quand on ne la trouve plus à son gré ".
Il constatait de même ce fait qui explique, pour lui le succès de Werther, que " Le suicide est un accident de la nature humaine qui- on peut avoir dit et écrit tout ce qu'on voudra sur ce sujet - attire pourtant la sympathie de tous les hommes, et qui veut qu'on le traite de nouveau à chaque époque ".


Dans ses désirs de suicide, Goethe s'était choisi un modèle inattendu, l'Empereur Othon, un romain qui avait succédé à Néron. Suétone raconte qu'avant de prendre sa place, il avait aidé Néron à tuer sa mère Agrippine. Il était donc complice d'un parricide. (Le même mot parricide sert en effet à qualifier le meurtre du père ou de la mère).

Quelque soit son sombre passé, au cours d'une défaite, pour épargner la vie de milliers d'hommes, ceux de son armée, il s'était sacrifié pour eux. Il avait gaiement soupé avec ses amis et le lendemain on avait découvert qu'il s'était enfoncé de sa propre main un poignard aigu dans le cœur.
Goethe l'affirme " cette action unique me parut digne d'être imitée ". Il fait bien quelques tentatives pour se blesser lui aussi avec un poignard bien affûté, mais il ne persévère pas dans son entreprise, il indique même qu'il finit par rire de lui-même. Au lieu de se suicider, il écrivit le récit des souffrances du jeune Werther. Mais c'est le suicide de Jérusalem qui lui permit en quelque sorte de cristalliser cette œuvre écrite en quelques semaines et de lui donner une fin dramatique.


Le suicide du jeune Werther ou la fin de son idylle avec Lotte

Dans le roman, Werther éprouve un vrai coup de foudre pour une jeune fille Lotte, qui coupe du pain noir et le distribue à ces nombreux frères et sœurs. Sa mère est morte, et c'est elle qui occupe désormais sa place auprès du père et des enfants.
Dès le début de l'idylle, Werther sait que Lotte n'est pas libre de l'aimer, elle est en effet fiancée, promise, comme on dit, depuis l'âge de ses quinze ans, à un brave garçon, Albert. Le promis est absent, au début du roman, ce qui donne au moins à Werther le temps de faire sa cour à la jeune fille. Tout en le posant comme impossible, Lotte lui donne néanmoins quelques encouragements, et ne refuse pas son amour :
" Non, je ne me trompe point ! " écrit-il à son ami. " Je lis dans ses yeux noirs un véritable intérêt pour moi et pour mon sort…Elle m'aime et quelle valeur prends à mes propres yeux, qu'elle… - à toi, je peux bien le dire, car tu comprends ces choses-là - quelle adoration j'ai pour moi-même depuis qu'elle m'aime… Et pourtant lorsqu'elle parle de son fiancé, lorsqu'elle en parle avec une telle chaleur, un tel amour, je ressens ce que doit éprouver l'homme à qui, après l'avoir destitué de ses honneurs et dignité, on retire son épée. " Le voila donc proprement et roidement castré.

Devant le développement de sa passion, l'un de ses amis, celui à qui il adresse les lettres qui composent ce roman, l'encourage à prendre la fuite, à partir. Werther préfère choisir le suicide, en empruntant des pistolets à son rival, c'est avec ces armes là qu'il met fin à ses jours.

Le thème du suicide est abordé plusieurs fois, dans ces lettres à l'ami. Il est présenté comme étant, à tout moment, la liberté de quitter ce monde, " la liberté de quitter ce cachot quand il le voudra ? ". Mais, comme intégré dans le récit de cet amour malheureux, il y a aussi, comme encastré en gigogne, un autre récit de meurtre par jalousie, et non plus de suicide.

A la fin du roman, c'est l'éditeur de ces lettres qui reprend le récit, pour témoigner, dans l'après-coup, des circonstances du suicide de Werther. Il cite une de ses lettres adressée à Lotte où le désir de tuer son rival est tout à fait explicité : " Je veux mourir ! - ce n'est pas du désespoir, c'est la certitude d'être parvenu au terme et de me sacrifier pour toi. Oui, Lotte ! Pourquoi devrais-je le taire, un de nous trois doit disparaître, et je veux être celui-là ! Ô ma très chère ! Dans mon cœur déchiré s'est souvent insinué comme une rôdeuse la pensée furieuse… de tuer ton mari ! Toi !... Moi ! Qu'il en soit donc ainsi ! "
Gide s'était plaint que dans ce roman de Goethe, Werther n'en finissait pas de mourir, c'est vrai qu'il ne nous épargne rien de ses intolérables souffrances mais au moins ce désir de tuer l'autre au travers de soi-même est-il clairement énoncé.


(1) "Frenzy"= furie, déchaînement, frénésie, excitation. Connote le débordement,
le fait d'y aller à fond/au maximum, l'excès au delà du nécessaire.
"Fine"="bien", "joli", "agréable", mais aussi "raffiné". Connote tout ce qui
donne un plaisir esthétique.
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