Le péché originel de la névrose

Marie Olmucci

"C'est ainsi que l'empereur marchait devant la procession sous le magnifique dais, et tous ses sujets s'écriaient : Dieu ! Que le nouvel habit de l'empereur est admirable. Mais il n'a pas d'habit du tout ! cria un petit enfant dans la foule."
Hans-Christian Andersen

 


Quel rapport les névrosés entretiennent-ils avec la vérité ?
L'ont-ils en horreur ou bien n'ont-ils de cesse d'aller la débusquer derrière tous ses voiles, " jusqu'à l'os " ? Qu'en dit la clinique ?

Et d'abord qu'entendons-nous par vérité : cette illusion de maîtrise qui nous donnerait la satisfaction d'avoir enfin tout saisi ou bien l'aperçu de cet impossible même, impossible trouant sans cesse le réseau de nos repères symboliques ?
Autre question, dérangeante celle-là pour nos névroses, cet impossible ne peut-il pas se symboliser ? La dialectique Réel / Symbolique ne peut-elle pas être appréhendée par le Symbolique lié à l'Imaginaire ?

Pour tenter de dissiper le flou qui entoure encore cette question, nous pouvons nous référer à la notion de Vérité telle que la dégage Lacan. Chez lui vérité rime avec béance .

Bien sur, fidèle à son style qui obéit au principe- même de cet impossible, il lui arrive de jouer sur les deux sens du terme " vérité ". Comme dans cette phrase extraite du Séminaire XVII L'Envers de la psychanalyse : " L'amour de la vérité, c'est l'amour de cette faiblesse dont nous avons soulevé le voile, c'est l'amour de ceci que la vérité cache, et qui s'appelle la castration ".
Phrase qui se décompose ainsi :

Amour de : la vérité
Amour de : cette faiblesse dont nous avons soulevé le voile
Amour de : ceci que la vérité cache
(et qui s'appelle =) : la castration

Dans cette superbe et énigmatique phrase nous avons d'abord l'équation : amour de la vérité = amour de la castration ; donc vérité = castration. C'est ce que je retiens de la position de Lacan (et que je signale d'une majuscule) : la Vérité est une béance au cœur de la structure même de l'inconscient, cette béance qu'il déclinera de plusieurs façons : effet du signifiant opérant une perte de jouissance, non rapport sexuel, castration originaire, disjonction savoir / vérité et surtout chose freudienne.
En y regardant de plus près nous voyons qu'une portion de phrase devant définir le mot vérité inclut elle-même ce terme : " ceci que la vérité cache ". Comme si cette notion ne pouvait donc se définir à partir de quelque chose d'extérieur. Comment mieux donner à entendre qu' " aucun signifiant ne garantit la suite des signifiants " et que la vérité ne se fonde " que de la parole ".

De plus le mot " vérité " est utilisé dans cette même phrase de façon contradictoire : " ceci [la Vérité] que la vérité cache " : le terme " vérité " désigne à la fois ce qui est voilé et ce qui voile, ce qui produit un effet de vacillement dans l'écoute, introduisant ainsi une faille dans le discours… illusoire d'une saisie qui se contracterait sur un signifiant sans tenir compte de son contexte et de l'intention du locuteur. Illusoire donc d'un énoncé pris sans son énonciation.
Si nous prenons au sérieux la proposition disant que la vérité est voilée par elle-même, ce terme représente alors un point de torsion dans une figure où les contraires se rejoignent.
Ce n'est certes pas une raison pour dire que Lacan aurait une attitude contradictoire avec la notion de Vérité : il se contente d'employer le même terme dans des sens contradictoires, comme il le fait pour d'autres concepts, et ce pour mieux nous introduire dans cette dynamique de l'inconscient .
Mais comme nous voulons aller un peu plus loin, nous nous devions de préciser de quelle " vérité " nous parlons, celle qu'il appelle aussi " le vrai ". C'est chose faite : amour de la Vérité : amour de la castration ; il nous reste à déterminer si cet amour de la vérité-castration est propre au névrosé et s'il est névrotique ?


Pour cela nous allons faire un pas en arrière et aller voir chez Freud de quelle façon pour lui la névrose se lie à la question du vrai.


Dans Les théories sexuelles infantiles, texte de 1908, Freud nous décrit les enfants pris par une " pulsion de recherche " concernant la question de l'origine, qui les confronte aux explications mythiques des adultes, du type " bébé apporté par la cigogne ".
Les enfants, nous dit-il, " vivent par là la première occasion d' " un conflit psychique " dans la mesure où des opinions, pour lesquelles ils éprouvent une préférence de nature pulsionnelle mais qui ne sont pas " bien " aux yeux des grandes personnes, entrent en opposition avec d'autres, qui sont fondées sur l'autorité des " grandes personnes ", mais qui ne leur conviennent pas à eux ". Conflit donc entre l'opinion des enfants et celle de l'autorité. " Ce conflit psychique peut devenir bientôt un " clivage psychique ". Cette notion de clivage comme " facteur général de la névrose ", Freud y reviendra à plusieurs occasions tout au long de sa vie : en 1918, en 1927 et en 1938 et elle est chez lui associé au traumatisme et au travail de refoulement. Voici ce qu'il en dit ici : " L'une des deux opinions, qui va de pair avec le fait d'être un bon petit garçon mais aussi avec l'arrêt de la réflexion devient l'opinion consciente dominante ; l'autre, ayant reçu, entre temps, de la part du travail de recherche, de nouvelles preuves, qui n'ont pas le droit de compter, devient l'opinion réprimée, " inconsciente " ". Et il conclut : " Le complexe nucléaire de la névrose se trouve constitué par cette voie ".
Conflit psychique donc sur la question de la vérité, où l'intelligence pulsionnelle et l'intuition de l'enfant, se heurtent à l'opinion de l'adulte en place d'autorité. Ce conflit confronte l'enfant au risque d'une insécurité affective et narcissique (il ne serait plus " le bon petit garçon ") s'il maintient sa croyance contre l'autorité de l'adulte.
Celui-ci lui apparaîtrait alors comme manquant, peu fiable, et son monde s'écroulerait. Nous voyons que sous la forme de ce conflit psychique particulier, Freud aborde la question du manque dans l'Autre. Or la rencontre avec l'incomplétude de l'Autre est une des définitions de la castration. Que l'enfant esquive le trauma provoqué par ce conflit par un processus qui va restreindre ses propres capacités de jugement et lui faire perdre toute assurance dans ses perceptions - Freud grossit le trait - est assimilé au noyau de la névrose.
Ce que nous trouvons ici sous la plume de Freud peut-il être rapproché de la conception du mensonge comme trauma de Ferenczi ? Le déni par l'adulte des affects de l'enfant et la disqualification de son ressenti étant qualifié par lui de " viol de la pensée " qui entraîne une sidération psychique.

Mais quand Freud dit " Le complexe nucléaire de la névrose se trouve constitué par cette voie ", il va plus loin que Ferenczi et fait un lien direct entre l'attitude de l'enfant face à cette question de la vérité et son entrée dans la névrose. Le refoulement de la contradiction pour restaurer la dimension de l'Autre non barré serait l'équivalent d'une entrée dans la névrose.


Cette question du rejet de la vérité sera abordée sous un autre angle par Freud dans La Vie sexuelle à propos d'un autre conflit psychique. Il s'agit de celui qui est provoqué chez l'enfant par la vision du manque de pénis chez la femme.

Freud traite de ce conflit dans le texte de 1923 L'Organisation génitale infantile à partir du cas général des enfants et également de façon plus détaillé dans un texte intitulé Le Fétichisme où il le mettra en parallèle avec le cas de deux jeunes hommes ayant " scotomisé la mort de leur père ". Ce parallèle mettra en lumière que le processus de clivage pour échapper à un conflit psychique se retrouve dans la névrose. Dans les deux cas (infantile et adulte) il s'agit d'un conflit entre une croyance auquel le sujet tient et une perception " non souhaitée " : nous retrouvons l'opposition chère à Freud, entre principe de plaisir et principe de réalité.

Dans L'Organisation génitale infantile, Freud dit en parlant des enfants " comment ils réagissent aux premières impressions provoquées par le manque de pénis. Ils nient ce manque et croient voir malgré tout un membre ; ils jettent un voile sur la contradiction entre observation et préjugé en allant chercher qu'il est encore petit et qu'il grandira sous peu… ". Notons que dans la formulation de Freud, ce qu'il s'agit de recouvrir, tout autant que la castration féminine, synonyme de menace de castration pour le garçon, c'est le conflit entre deux motions opposées. Au-delà de la castration féminine, ce qui l'accompagne et qui s'ouvre comme béance, c'est le manque dans l'Autre du symbolique. L'opposition logique fait trou dans le symbolique. Il s'agit de recouvrir cette béance d'un voile dit Freud.

Chez Lacan la formule d'usage concernant la structure névrotique est celle dite de la métaphore paternelle qui place le Nom-du-Père au dessus du désir ou manque de la mère. Cette notion de fonction paternelle est habituellement confondue avec celle de l’oedipe, même si un certains nombre d'indications de Lacan tendraient à distinguer les deux concepts.
Poursuivons donc notre question du rapport vérité / névrose en retenant ce terme freudien de voile qui fait écho avec " cette faiblesse dont nous avons soulevé le voile " de Lacan. Béance dans l'Autre qu'il convient de recouvrir, loi commune de la méconnaissance transgressée par Œdipe , voile encore touchant au Nom-du-Père que Lacan a eu la tentation de soulever en 1963 en proposant un éclairage pluriel qui aurait aéré ses auditeurs. Cette notion de voile ne peut-elle pas nous en dire un peu plus justement sur la fonction Nom-du-Père ? Essayons cette piste, inédite ou bien tout à fait intime ?

Dans notre formulation lacanienne, la béance que représente l'incomplétude du grand Autre maternel nous disons généralement que l'enfant ne veut rien en savoir et qu'il va la " refouler " ou " s'en démettre " au nom du Père. L'enfant fait comme si le père avait ce que la mère désire, comme si le père était potent : dans le Séminaire V " le père est révélé comme celui qui l'a " .
Mais l'éclairage apporté par le Séminaire XVII nous montre que ce qui était présenté comme révélation pour l'enfant, est un leurre, une fiction, un semblant dont le névrosé se fait dupe. Dans ce Séminaire Lacan ébauche une critique de l'usage fait par Freud du mythe d’Oedipe . Pour lui, ce que le recours de Freud à ce mythe contribue à " dissimuler " c'est la castration du père. Ainsi serait enfin dévoilé " le péché originel de la psychanalyse " auquel Lacan faisait obscurément allusion en 1964 : " Et voila qui permet d'articuler ce qu'il en est véritablement de la castration - c'est que, même pour l'enfant, quoi qu'on en pense, le père est celui qui ne sait rien de la vérité ".
Le manque dans l'Autre que nous avons coutume d'associer au grand Autre maternel est ici désigné comme le manque du Père ; ce qui est logique et pas du tout contradictoire mais le fait que la formulation soit différente permet de mieux cerner une fonction du NDP : celle du voile.

Si le Père est le lieu mythique qui répondrait au manque de la mère, alors face au manque du Père, qu'est-ce qui vient répondre ? Si ce n'est un voile de cette béance : le Nom dira plus tard Lacan : le Père en tant que fonction de nomination.

Dans le même temps du Séminaire V Lacan définissait le Père comme " le signifiant qui dans l'Autre, représente l'existence du lieu de la chaîne signifiante comme loi " : peut-être y a t'il là une ouverture vers la formulation ultérieure du Père comme dire ?

Si le NDP est le semblant qui permet à l'enfant de se détourner de cette histoire qui fait apparaître une béance, la question est l'incidence de cette structuration psychique - qui fait que pour entrer dans la névrose il faut se détourner de la vérité - sur la capacité des dits névrosés à affronter le défaut dans l'Univers, c'est à dire à affronter tout type de béance pointant l'Incomplétude de l'Autre du symbolique. A ce compte là la névrose s'accompagnerait d'un déficit logique. C'est peut-la fameuse rigueur psychotique dont parle Lacan. Une autre question serait l'incidence de la cure analytique sur cette structuration psychique ? Ainsi Lacan dit en parlant des névrosés : " Dieu merci, nous ne les rendons pas assez normaux pour qu'ils finissent psychotiques. C'est le point où nous avons à être très prudents. Certains d'entre eux ont réellement la vocation de pousser les choses à leur limite ". Il dit aussi dans le Séminaire XVII que " la Vérité en savoir un bout ça suffit "

En effet, nous pouvons constater que si le névrosé dispose de tout un arsenal de défense contre le vrai qui fait trauma (développer), une partie de lui reste altérée de vérité et aspire à plus de discernement. Cette partie saine assimilée à tort à la capacité de synthèse du moi par les post-freudiens, plonge au contraire ses racines dans notre être de sujet et développe notre aptitude à prendre en compte le réel, à nous laisser déranger par le nouveau, à sortir de la commune loi de méconnaissance pour envisager l'autre en nous.
Cette double polarité, inscrite en l'être humain par le parcours de la pulsion autours de l'objet prenait pour Freud la forme de l'opposition entre Eros et pulsion de mort " forces originaires dont le jeu opposé domine toutes les énigmes de l'existence "

Cette double tendance s'exprime par l'opposition métaphorique entre " voir " et " fermer les yeux ". On se souvient du rêve de Freud au moment de la mort de son père : « On est prié de fermer les yeux » et de la double interprétation qu’il en a faite. Et pourtant,
d'après Bruno Goetz[1] " Freud déclare: Voir, toujours voir, garder les yeux toujours ouverts, se faire conscient de tout, ne reculer devant rien, toujours être ambitieux cependant ne pas s'aveugler, ne pas se laisser engloutir. "
Conrad Stein[2], dit lui aussi de Freud que comme Oedipe il a " transgressé la loi (loi de la méconnaissance) au nom d'un plus grand bien pour les hommes ".
En quête du Vrai, il ne s'est jamais satisfait des vérités qu'il avait obtenues ; il a toujours fait la différence entre les hypothèses théoriques qu'il comparait à des " échafaudages " qu'il ne faillait pas " prendre pour le bâtiment lui-même " et cet Inconnu dont il cherchait à se rapprocher toujours un peu plus. N'ayant jamais " cessé de combattre son propre attachement à l'objectivité scientifique ", " il ne propose jamais à son lecteur un texte clos, dogmatique, mais un chantier toujours ouvert, une recherche en cours, une pensée pensante " nous rappelle Lydia Flem[3] .
Et le voile qui couvrait encore ses yeux d'un dernier geste, il l'a arraché au moment de mourir[4].

« Il n'a pas d'habit du tout … Il n'a pas d'habit du tout ! cria à la fin le peuple entier. L'empereur frissonna, car il lui semblait bien que tout son peuple avait raison, mais il pensait en même temps qu'il fallait tenir bon jusqu'à la fin de la procession. Il se redressa encore plus fièrement, et les chambellans continuèrent à porter le manteau de cour et la traîne qui n'existait pas. »

 

Retour "travaillez, prenez de la peine, c'est le fond qui manque le moins"


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[1] Bruno Goetz cité par Lydia Flem.

[2] Conrad Stein : Notes sur la mort d’Œdipe.

[3] Lydia Flem in Freud, poète de l’inconscient, article de la revue Alliage, N° 37-38, 1998.

[4] Voir Le Clivage : retours du refoulé dans la psychanalyse / Marie Olmucci 2006