L'analyste comme espace de l'objet partiel

II


Les bons et les mauvais objets internes de Mélanie Klein

 

Mélanie Klein développe sa description du développement du petit enfant par les mécanismes de l'introjection et de la projection. C'est par ce biais là qu'elle va introduire sa description des bons et des mauvais objets internes.
" Dès le commencement de la vie, le moi introjecte de " bons " et de " mauvais " objets, dont le prototype, dans un cas comme dans l'autre, est le sein de la mère - prototype des bons objets lorsque l'enfant le reçoit, des mauvais lorsqu'il manque. "
(C'est intéressant de rapprocher à ce sujet, ce que Freud a décrit dans l'esquisse d'une psychologie scientifique, de l'expérience de la satisfaction et de l'épreuve de la souffrance.) Mais c'est parce que le bébé projette sa propre agressivité sur ces objets qu'il les ressent comme " mauvais " ce n'est pas seulement parce qu'ils frustrent ses désirs : l'enfant les conçoit comme effectivement dangereux, commes des persécuteurs dont il craint qu'il ne le dévorent, qu'ils n'évident l'intérieur de son corps, ne le coupent en morceau, ne l'empoisonnent - bref qu'ils ne préméditent sa destruction par tous les moyens que le sadisme peut inventer. " Pour se défendre contre ces mauvais objets l'enfant refuse d'une part la réalité psychique. Mélanie Klein parle à ce propos de scotomisation, ou de négation de la réalité psychique mais aussi bien de la négation de la réalité extérieure. Elle décrit cet état comme éatnt proche de la psychose des adultes.
Elle décrit un troisième mécanisme " Très tôt également, le moi essaie de se défendre contre les persécuteurs internes à l'aide des processus d'expulsion, et de projection

De ce qu'en décrit Mélanie, Ce sont les bons objets qui vont finir pas sauver la mise du sujet, faire qu'il se sente un peu protégé par eux :
" A mesure que s'accomplit l'organisation du moi, les imagos intériorisées se rapprochent plus étroitement de la réalité et l'identification du moi avec les bons objets devient plus complète. La peur de la persécution, éprouvée d'abord au sujet du moi, s'attache alors aussi au bon objet, et la préservation du bon objet sera dorénavant synonyme de la survie du moi.
Cette évolution va de pair avec un changement de la plus haute importance : d'une relation à un objet partiel, on passe à la relation à un objet complet. "

Je me demande donc si, pour Mélanie Klein, les objets partiels sont quand même plutôt du côté des mauvais objets, et les bons objets se rapprochent de l'image spéculaire du sujet. Mais il est difficile de superposer l'approche de Mélanie Klein et celle de Lacan à propos du stade du miroir encore que ce que Lacan appelle l'imago du corps morcelé est très proche de cette étape de la constitution du sujet où dominent les persécuteurs internes.
Tandis que ce que Mélanie Klein appelle le rôle réconfortant apaisant du bon objet intériorisé pourrait être rapproché de l'apparition de l'Imago du père, dans son rôle pacifiant.

Qu'est ce qu'on peut faire de cette approche de Mélanie Klein, par rapport à ce que pose Lacan de la fonction de l'analyste comme espace de l'objet partiel ?
Si on se fie, à ce jeu sauvage de projection et d'introjection des bons et des mauvais objets, il semblerait bien que, comme le décrit Freud, dans son grand texte sur La dénégation, ce qui est bon pour moi, je le garde, je le mange, je l'incorpore, ce qui est mauvais, je le crache, je le rejette, je l'expulse. Donc est-ce que ce qu'on projette sur l'autre de cet objet, n'est-t-il pas toujours le mauvais ?
Sans doute faut-il franchir une autre étape, celle où le bon objet triomphe sur le mauvais, reprend ses droits, pour que ce constitue l'agalma, cet objet précieux détenu par l'autre et qui nous manque cruellement.

Le bon objet de Socrate, son agalma

Dans la séance du séminaire du Transfert du 1er mars 1961, Lacan effectue un rapprochement, pose même une équivalence entre ce " bon objet " et l'agalma dont Socrate se trouve être le dépositaire aux yeux d'Alcibiade.
Lacan reprend ainsi pas à pas ce qu'il appelle la confession d'Alcibiade devant le tribunal des autres, de tous ceux qui assistent à ce banquet.
" Ici je vais un instant reglisser, pour vous en montrer le caractère vivifiant, un morceau, un segment de notre exploration du Banquet. Rappelez-vous la scène extraordinaire - et tâchez de la situer dans nos termes - que constitue la confession publique d'Alcibiade. Vous devez bien sentir le poids tout à fait remarquable qui s'attache à cette action. Vous devez bien sentir qu'il y a là quelque chose qui va bien au-delà d'un pur et simple compte rendu de ce qui s'est passé entre lui et Socrate, ça n'est pas neutre, et la preuve, c'est que, même avant de commencer, lui-même se met à l'abri de je ne sais quelle invocation du secret qui ne vise pas simplement à <218b> le protéger lui-même. Il dit : " Que ceux qui ne sont pas capables ni dignes d'entendre, les esclaves qui sont là, se bouchent les oreilles ! " car il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas entendre quand on n'est pas à portée de les entendre.

Il se confesse devant qui ? Les autres, tous les autres, ceux qui, par leur concert, leur corps, leur concile, leur pluralité, semblent constituer, donner le plus de poids possible à ce qu'on peut appeler le tribunal de l'Autre. Et ce qui fait la valeur de la confession d'Alcibiade devant ce tribunal c'est un rapport où justement il a tenté de faire de Socrate quelque chose de complètement subordonné, soumis à une autre valeur que celle du rapport de sujet à sujet, où il a, vis-à-vis de Socrate, manifesté une tentative de séduction, où ce qu'il a voulu faire de Socrate, et de la façon la plus avouée, c'est quelqu'un d'instrumental, de subordonné à quoi ? à l'objet de son désir, à lui Alcibiade, qui est agalma, le bon objet. Et je dirai plus, comment ne pas reconnaître nous analystes, ce dont il s'agit parce que c'est dit en clair : c'est le bon objet qu'il a dans le ventre.

Socrate n'est plus là que l'enveloppe de ce qui est l'objet du désir. Et <c'est> pour bien marquer qu'il n'est que cette enveloppe, c'est pour cela qu'il a voulu manifester que Socrate est par rapport à lui le serf du désir, que Socrate lui est asservi par le désir, et que le désir de Socrate, encore qu'il le connût, il a voulu le voir se manifester dans son signe pour savoir que l'autre objet, agalma, était à sa merci.

Or pour Alcibiade c'est justement d'avoir échoué dans cette entreprise qui le couvre de honte et fait de sa confession quelque chose d'aussi chargé. C'est que le démon de l' AÛdÅw?Aidôs/, de la Pudeur dont j'ai fait état devant vous en son temps à ce propos est ici ce qui intervient, c'est cela qui est violé. C'est que devant tous est dévoilé dans son trait, dans son secret, le plus choquant, le dernier ressort du désir, ce quelque chose qui oblige toujours plus ou moins dans l'amour à le dissimuler, c'est que sa [vie] <visée> c'est cette chute de l'Autre, grand A, en autre, petit a, et que, par dessus le marché dans cette occasion, il apparaît qu'Alcibiade a échoué dans son entreprise, en tant que cette entreprise nommément était de faire, de cet échelon, déchoir Socrate ".

Par rapport à ce que Lacan décrit du bon objet de Socrate, détenu par lui, peut-on en déduire ce qu'est l'espace de l'analyste où gît cet objet partiel ?
Est-ce que cet espace est l'enveloppe de l'objet que constitue l'analyste, donc pour le dénommer sur le schéma optique, i'(a), l'image du petit autre, ou bien est-ce plutôt un espace plus large, tout cet espace symbolique de l'au-delà du miroir où se trouve quand même incluse, située cette image de l'analyste en tant que contenant de l'objet partiel ? Je pencherais plutôt pour cette deuxième solution. Mais peut-être qu'en travaillant les textes de Roger Money-Kyrle et Maurice Bouvet la réponse à cette question nous paraitra évidente.


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Suite : A partir du texte de Roger Money-Kyrle - l'objet partiel dans l'analyse