Anna Karenine, une vie revisitée (une psychanalyse profane en trois actes.)

 

Natalia Milopolsky-Costiou

 

Acte 1

Anna est une trentenaire apparemment épanouie en étant mariée à un homme noble et respectable, sensiblement plus âgé qu'elle (situation plutôt banale pour la haute société russe fin 19ème), avec un enfant de huit ans. Cependant, Tolstoï nous fait assez vite comprendre l'existence " cachée ", l'inconscient, si l'on veut, de son heroine, " l'alacrité inspirée ", comme le dit Nabokov, l'ardeur de vivre, la jeunesse toujours virginale de sa personnalité si finement masquée par le comportement irréprochable d'une femme de sa position, sa (vraie) personnalité subitement perçue par Vronsky, un jeune et brillant officier d'une élégance et éducation impeccable, qui tombe passionnément amoureux d'elle.
La déclaration enflammée - le refus troublé mais ferme - la persistance - l'inspiration mutuelle… Que faire ?

Entre-acte

Je laisse délibérément de coté d'autres personnages du roman, même si leurs avatars ont eux aussi une complexité digne de souligner le caractère d'Anna dans l'enchevêtrement de leurs destins.

Acte 2

Anna se découvre pleinement dans l'amour pour le comte Vronsky. Celui-ci fait tout pour lui assurer toute la protection possible car sa situation est plus que délicate : on parle évidemment de celle d'Anna, car pour le comte cela aurait pu être plutôt flatteur, si seulement la noblesse de sa personnalité ne s'accordait pas aussi bien avec son amour.
Apparemment le personnage du mari devrait devenir pour nous le synonyme presque d'obstacle, mais soudain c'est sa personnalité qui commence à nous intéresser de plus en plus. Un homme d'état droit et rigide, comblé surtout par la reconnaissance sociale, il accorde à sa famille l'affection propre à un " bon chrétien " qu'il est. Le soupçon même que sa femme puisse avoir d'autres envies le dépasse. L'horrible situation dans laquelle il se trouve à cause de son adultère le choque d'autant plus qu'il n'y comprend rien. Sa première démarche - avertir son épouse d'une manière digne, prévenir le désastre comme l'exige le devoir d'un mari exemplaire, échoue. Anna est " tombée". Sa colère l'emmène donc jusqu'à interdire à sa femme " perdue " et devenue " méprisable " de voir son fils - une situation potentiellement insupportable pour Anna.

Entre-acte

Selon la plupart des analystes littéraires, c'est le regard de la société et sa condamnation qui prédisposent la fin tragique de l'histoire. Je vous propose pourtant une autre vision de la chose : la société n'est pas nécessairement aussi mauvaise et n'est pas plus méchante que notre propre conscience. Le-voilà donc un véritable combat qui se-deroule dans le " moi " d'Anna entre son " sur-moi " - Alexej Alexandrovich, le mari, et son " id " - Vronsky, également Alexej.

Acte 3

Il ne manque qu'une petite rose de Paracelse - Anna tombe enceinte. Sa vie est en danger, le pronostic est grave, elle peut mourir en couches.
Et là on assiste à une scène d'ultime bonté - la réconciliation impossible entre le désir et l'interdit - Alexej Alexandrovich invite Vronsky au chevet de sa femme mourante et lui serre la main devant ses yeux pour soulager sa peine et lui transmettre son pardon.
Anna met au monde une petite fille et se rétablit. L'incroyable geste de son mari la rapproche de lui par le devoir et la réflexion sur son expérience, (la mort) mystique à la Russe. Vronsky se retire suivant sa demande mais préserve sa passion.
Le bon sens ne règne que peu, et Anna revient à lui. Ils partent à l'étranger. Le retour est impossible, mais il y a aussi un nouveau sentiment d'insécurité qui se développe petit à petit : Vronsky - peut-elle croire à son amour ? N'est-elle pas qu'une nuisance dans sa vie pleine de belles perspectives, n'est-il pas avec elle par la simple culpabilité de l'avoir fait tomber ? Anna se-déchire. Sa souffrance devient insoutenable malgré le pardon " chrétien " de son mari et les sermons incessants de son amant. C'est elle-même qui ne s'accepte plus. Selon Anna, elle ne mérite certainement pas la bonté de son mari - elle la " tue ", ni la passion de son amant, qui pourrait faire mieux que s'engager avec une femme aussi méprisable.
Son existence ne peut avoir ni le droit ni le sens. Elle doit disparaître.

Epilogue

Après le suicide d'Anna, dont les circonstances correspondent d'une manière sinistre à celle de sa rencontre avec Vronsky, le comte désespéré s'engage dans une guerre sanglante et meurt en héros. Alexej Alexandrovich élève seul son fils dans une atmosphère froide et distante.
Le seul personnage dont le destin on ne connaît pas - c'est la petite fille née de cet amour impossible.

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