Notes sur le nom propre dans les séminaires de Lacan

Liliane Fainsilber

 

 

I

Dans le séminaire L'Identification
Séance du 20 décembre 1961

Le nom propre de Hans, Herbert Graff et son fantasme de la girafe chiffonnée.
" Je vous ai parlé, il y a quelques années, du Petit Hans. Je pense que vous avez gardé le souvenir quelque part, l'histoire du rêve que l'on peut épingler de la girafe chiffonnée. .. il est indiqué dans le texte du rêve… que c'est un girafe qui est là, à côté de la girafe vivante, une girafe en papier et que comme telle on peut mettre en boule… Je me souviens de l'étonnement que j'ai provoqué … alors en désignant à ce moment -là dans l'observation du Petit Hans, et comme telle, la dimension du symbolique en acte dans les productions psychiques du jeune sujet à propos de la girafe chiffonnée.

Voici ce que Lacan en déduit : Je ne vais pas vous refaire à cette occasion l'articulation dont il s'agit… Mais la fonction comme telle, à ce moment critique,celui déterminé par sa suspension radicale au désir de sa mère, d'une façon, si l'on peut dire, sans compensation, sans recours, sans issue, est la fonction d'artifice que je vous ai montré être celle de la phobie, en tant qu'elle introduit un ressort signifiant clef qui permet au sujet de préserver ce dont il s'agit pour lui, à savoir ce minimum d'ancrage, de centrage de son être, qui lui permette de ne pas se sentir un être complètement à la dérive du caprice maternel.
[…] Cette belle mécanique doit nous faire sentir ce dont il s'agit, si c'est bien son identification fondamentale, de la défense de lui-même contre cette capture originelle dans le monde de la mère. "

Je rajouterai ceci, on voit déjà poindre dans les faits, à savoir dans l'expérience analytique elle-même, à propos de ce rêve, ce qu'il en est de cette fonction de suppléance du Nom du père qu'a la symptôme, ce que Lacan élaborera beaucoup plus tard.
Ce qu'on ne sait pas, par contre, si à cette époque, en 1961, Lacan connaissait déjà le nom propre du Petit Hans, Nom propre avec l'aide duquel il avait fabriqué ce rêve. On ne peut pas en être sûr, car " Les minutes psychanalytiques " où on voit apparaître le nom du père de Hans, n'avaient pas encore été publiées en français.
Quoique il en soit, et cela confirme quand même mon hypothèse, c'est dans la foulée de cette reprise de l'histoire du Petit Hans, qu'il entreprend de nous parler de l'importance des noms propres dans toute analyse.

La fonction du nom dans l'expérience analytique

" Vous savez, comme analystes, l'importance qu'à dans toute analyse, le nom propre du sujet. Vous devez toujours faire attention à comment s'appelle votre patient. Ce n'est jamais indifférent. Et si vous demandez les noms dans l'analyse, c'est bien quelque chose de beaucoup plus important que l'excuse que vous pouvez en donner au patient, à savoir que toutes sortes de choses pourraient se cacher là derrière… Cela va beaucoup plus loin que cela.

Qu'est-ce que c'est qu'un nom propre ? Ici nous devrions avoir beaucoup à dire. Le fait qu'en effet, nous pouvons apporter beaucoup de matériel au nom. Ce matériel, nous analystes, dans les contrôles même, mille fois nous aurons à en illustrer l'importance.

Qu'est-ce qu'en disent le logicien et le linguiste ?

Russel, le logicien, définit le nom propre comme un nom pour le particulier. Un mot qui désigne les choses particulières comme telles, hors de toute description. Le premier exemple de nom propre qu'il donne est celui de " This ", ceci.

Pour Gardiner, Le nom propre peut avoir un sens mais il met l'accent non pas sur le sens, mais sur le son en tant que distinctif.
Mais à ce moment- là, il semble que rien en distingue cette définition du nom propre de celle du signifiant.
Pour les distinguer il introduit une dimension subjective : le sujet fait attention au matériel sonore en tant que tel, quand il s'agit du nom propre.

Et Lacan
Lacan conteste cette approche du nom propre " Est-ce si vrai que chaque fois que nous prononçons un nom propre nous soyons avertis de cet accent mis sur le matériel sonore comme tel ? Ce n'est absolument pas vrai.
Il avance le caractère " idiotique " comme tel du nom propre.
Il le met en rapport non pas avec le son mais avec la lettre, donc avec l'écriture.

Une des preuves fournies par Lacan.
" Quand nous avons des écritures indéchiffrées, parce que nous ne connaissons pas la langage qu'elles incarnent, nous sommes bien embarrassés, car il nous faut attendre d'avoir une inscription bilingue … Nous attendons de déchiffrer quelque chose qui pourrait être un nom propre. (Champollion déchiffrant les hyéroglyphes égyptiens grâce à Cléopâtre et Ptolémée).
D'une langue à l'autre, le nom propre garde sa structure sonore sans doute mais justement parce que celle-là nous devons la respecter " en raison de l'affinité du nom propre à la marque.
Pourtant il n'est toujours pas d'accord pour reprendre la définition de Russell, le nom propre étant un mot pour le particulier.

Ce qui y fait obstacle c'est la fonction du sujet, telle que Lacan la définit. Un sujet n'est que représenté par un signifiant pour un autre signifiant et c'est par rapport à cette définition là, que le nom propre pourra lui aussi trouver sa place et sa fonction.
C'est que Lacan compte reprendre l'année suivante.
C'est tout au moins ainsi qu'il l'annonce.
Je peux en attente poser que c'est grâce à la logique du signifiant qu'il étaye sur la logique de Frege, c'est-à-dire sur son étude de la série de nombres entiers naturels, qu'il pourra reprendre ce qu'il en est du nom propre, du nom propre si important dans toute analyse, en tant que ses lettres se retrouvent dans les formations de l'inconscient de chacun, aussi bien ses rêves, ses lapsus que ses symptômes.
Ainsi dans l'analyse de l'oubli du nom Signorelli, Lacan y lit comment ces trois lettres " S. I. G " sont issues du nom propre de Sigmund Freud. Mais il l'a aussi repéré pour le petit Hans à propos de sa girafe.
Nous pouvons aussi le repérer dans la formule magique de l'Homme aux rats son "GLEJISAMEN" où on peut retrouver les lettres du nom de sa bien-aimée qui y sont inscrites.

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