L'alphabet du désir inconscient

avec les lettres du nom propre

 

 

Nom propre et Nom-du-Père

Quels sont les liens de ce que Lacan a appelé le "Nom - du - père" ou la métaphore paternelle avec le nom propre du sujet, nom transmis par le père, le nom du père, un simple nom.
Ces rapports ne sont pas faciles à mettre en évidence. Je soutiendrai cette hypothèse de travail : le nom du père marque ce qu'il en est du désir de la mère et le pose comme interdit tandis qu'avec les lettres de son nom propre, du nom de son père, le sujet, tisse autour de ce désir de l'Autre ainsi symbolisé, la trame de son propre désir qu'il manifeste dans ses symptômes, ses sublimations, ses choix amoureux, y compris celui de son psychanalyste.

Au nom de Cléopâtre et de Ptolémée

Qu'est-ce qu'un nom, un nom propre, c'est la question que nous pose Lacan à partir de la clinique analytique :
"Vous avez, comme analystes, l'importance qu'a dans toute analyse le nom propre du sujet. Vous devez toujours faire attention à comment s'appelle votre patient. Ce n'est jamais indifférent. Et si vous demandez les noms dans l'analyse; c'est bien quelque chose de beaucoup plus important que l'excuse que vous pouvez en donner au patient à savoir que toutes sortes de choses peuvent se cacher derrière cette sorte de dissimulation ou d'effacement qu'il y aurait du nom, concernant les relations qu'il a à mette en jeu avec tel autre sujet... Ce matériel, nous analystes, mille fois et même dans les contrôles, nous aurons à en illustrer l'importance."
Lacan se repère alors sur ce qu'ont tenté d'en dire les linguistes, mais comme d'habitude, c'est pour aussitôt s'en détacher.
Prenant appui sur ce qu'en dit Gardiner que ce qui caractérise le nom propre c'est le fait que dans son cas, on porte attention non pas au sens mais au matériel sonore qui le constitue, Lacan le conteste, en précisant que il ne s'agit pas simplement de la non prise en compte du sens, au profit du matériel sonore mais plutôt d'une référence à l'écriture, aux premières écritures qui, venues d'ailleurs, jouaient sur les poteries antiques, le rôle de marques.
"Je pose qu'il ne peut y avoir de définition du nom propre que dans la mesure où nous nous apercevons du rapport de l'émission nommante avec quelque chose qui, dans sa nature radicale, est de l'ordre de la lettre".
A ce qu'il avance, Lacan en apporte une preuve en évoquant les deux noms de Ptolémée et de Cléopâtre qui ont permis de déchiffrer à partir des lettres grecques, les hiéroglyphes égyptiens de la pierre de Rosette(1).
Avec le nom propre, les analystes peuvent-ils déchiffrer les pierres de Rosette de leurs analysants, déchiffrer les lettres de leur désir, celles qui se sont inscrites au lieu de l'Autre, celui de l'inconscient ?
Confirmons cette hypothèse à l'aide de quelques exemples, le nom de Dora, du Petit Hans, et d'autres.

Le nom de Dora

Dans le deuxième rêve de Dora, celui qui commence ainsi "Je me promène dans une ville étrangère que je ne connais pas..." Freud évoque le nom propre de Dora mais bien entendu refuse de nous livrer son secret. Pourtant c'est autour de nom de son père, de son père mort en l'occasion, que tourne toute l'interrogation de son rêve (2). Mais ce fragment du rêve a été comme par hasard oublié et retrouvé au cours de son analyse. C'est ce que Freud rajoute en note: "elle avait oublié en répétant le rêve, l'une des questions qui devait être introduite dans le contexte de la seconde situation du rêve - celle où donc on lui annonce que son père est mort et qu'ils sont tous partis au cimetière - Ce ne pouvait être que celle - ci "monsieur X habite-t-il ici ?" ou bien "Où habite monsieur x ?"; J'en découvre la raison dans le nom lui-même qui désigne plusieurs objets, qui peut donc être assimilé à un nom "équivoque". Je ne puis malheureusement communiquer ce nom pour montrer avec quelle habileté il a été utilisé afin de désigner "l'équivoque" et " l'inconvenant"."
"Nous trouvons aussi, dans une autre région du rêve, là où le souvenir provient de la mort de la tante, dans la phrase "ils sont partis au cimetière", un autre jeu de mots faisant allusion au nom de cette tante."
Nous le savons maintenant, Dora s'appelait Ida Bauer, et elle avait utilisé les lettres de son nom ou ses syllabes pour fabriquer avec elles quelques jeux de mots argotiques du milieu viennois. Je ne suis pas à même de les retrouver, mais Freud lui les connaissait. Avec ce rêve de Dora, nous sommes entrés dans le vif du sujet, comment ces lettres du nom propre sont utilisées comme lettres pour exprimer ce qu'il en est du désir inconscient, là il s'agissait du désir inconscient du rêve.

A table !

Avec son nom propre, Lacan avait exprimé sa fatigue, au cours d'un séminaire, en s'exclamant : "j'en ai ma Jaclaque!".

Deux fragments de son nom et de son prénom condensés lui avait permis la trouvaille d'un trait d'esprit. Avec le nom propre, des objets, des noms communs peuvent être fabriqués. En voici un exemple : ou le nom de Tischler devient table autour de laquelle se réunit la famille et où surtout s'y affronte un père et son fils.

Un des patients de Freud fait le rêve suivant (3) : "Plusieurs membres de sa famille sont assis autour d'une table ayant une forme particulière... etc."
A propos de cette table il se rappelle avoir vu un meuble tout pareil lors d'une visite qu'il fit dans une famille. .. Dans cette famille les rapports entre le père et le fils n'étaient pas d'une extrême cordialité et il rajoute que des rapports analogues existent entre son père et lui. C'est donc pour désigner ce parallèle que la table se trouve introduite dans le rêve."

"Ce qui vous étonne peut-être, poursuit Freud, c'est que le travail qui s'est accompli dans le rêve dont nous nous occupons ait exprimé l'idée : chez nous les choses se passent comme dans cette famille, par le choix de la table. Mais vous aurez l'explication de cette particularité, quand je vous aurais dit que cette famille avait pour nom Tischler". (de Tisch table et Tischler c'est le menuisier ). En rangeant les membres de sa propre famille autour de cette table, le rêveur agit comme si eux aussi s'appelaient Tischler".
Cette histoire est intéressante puisqu'elle nous permet de passer de l'usage du nom propre du sujet à celui d'autres personnes.
Remarquons ce fait comment ce nom propre devient nom commun, en tant que manifestation d'un désir hostile, aussi bien dans le rêve de dora que dans celui de cet analysant.

La girafe chiffonnée de Hans Graff

En 1976, furent publiés en français sous le titre "les premiers psychanalystes", les minutes de la société psychanalytique de Vienne (4), comptes - rendus des réunions de travail des premiers analystes qui se rencontraient le mercredi autour de Freud. Parmi eux, figurait le père du Petit Hans et nous savons maintenant, avec ces documents, comment il s'appelait : Max Graff.
C'est ainsi que, dans l'après coup, le fantasme dit de la girafe chiffonnée, "Giraffe", mise en boule par le petit Hans prend toute sa portée d'être lié à son nom propre.
Le petit Hans racontait ainsi ce fantasme :
"Il y avait dans la chambre une grande girafe et une girafe chiffonnée, et la grande a crié que je lui avais enlevé la girafe chiffonnée. Alors elle a cessé de crier, et alors je me suis assis sur la girafe chiffonnée"(5).
Le petit Hans va aussitôt chercher un bout de papier et dit à son père, en le chiffonnant : "Elle était chiffonnée comme ça."
Dans la suite de son dialogue avec le père, qui note tout "en sténographie", Hans rajoute : "Je l'ai tenu un petit peu dans ma main jusqu'à ce que la grande ait fini de crier, et quand la grande a eu fini de crier, je me suis assis dessus."
"Pourquoi, la grande a-t-elle crié ? " demande son père. "Parce que je lui avais enlevé la petite" réponds le petit Hans.

A cette lecture que Hans propose de lui-même, trois interprétations sont successivement données, celle de son père, de Freud, puis longtemps après, celle de Lacan.

Son père met son grain de sel ainsi : Il pense que la grande girafe c'est lui en tant que tous les matins il interdit à sa mère, la petite girafe, de l'accepter dans son lit sans que pour autant elle en tienne le moindre compte. Elle fait en effet peu de cas de cette parole du père.

Puis Freud indique simplement : "Je n'ajouterai à l'interprétation pénétrante du père que ceci : "S'asseoir dessus est sans doute pour Hans la représentation de la prise de possession"
Mais ce jeu avec la girafe entre le père et le fils se poursuit dans les jours qui suivent : Le père du petit Hans dit en effet à sa femme : "Au revoir grande girafe" et le petit Hans de rétorquer "oui mais si maman est la grande girafe alors Anna - la petite sœur - est la girafe chiffonnée.

Lacan commentera longtemps après, dans le séminaire l'Identification, cet épisode de la phobie du petit Hans où il avait abandonné un temps ses chevaux d'angoisse pour la grande et la petite girafe.

Comme un tigre de papier

Lacan isole ce terme de "chiffonné". Le verbe verwurzeln veut dire "faire une boule". C'est une girafe en papier, comme on dit un tigre de papier, "et que comme telle on peut mettre en boule."
"Vous savez, nous dit Lacan, tout le symbolisme qui se déroule tout au long de cette observation, du rapport entre la grande et la petite girafe... Si la grande girafe symbolise la mère, l'autre girafe symbolise la fille et le rapport du petit Hans à la girafe, au point où l'on en est, à ce moment là de son analyse, tendra assez volontiers à s'incarner dans le jeu vivant des rivalités familiales".

Mais ce que Lacan va surtout mettre en évidence c'est "la dimension du symbolique en acte dans les productions psychiques du jeune sujet à propos de cette girafe chiffonnée."
Lacan indique donc là "la fonction comme telle à ce moment critique, celui déterminé par sa suspension radicale au désir de sa mère, d'une façon si on peut dire qui est sans compensation, sans retour, sans issue, la fonction d'artifice que je vous ai montrée être celle de la phobie en tant qu'elle introduit un ressort signifiant clef qui permet au sujet de préserver ce dont il s'agit pour lui, à savoir ce minimum d'ancrage, de centrage de son être, qui lui permette de ne pas se sentir complètement à la dérive du caprice maternel. C'est de cela qu'il s'agit.
Nous ne savons pas si Lacan connaissait déjà le nom propre du petit Hans, donc le lien de ce fantasme au deux girafes avec les lettres de son nom, cependant après le commentaire qu'il fait de ce fantasme, il évoque aussitôt l'importance du nom propre dans toute analyse.

Un vrai sauve qui peut !

Alors que j'étais encore en analyse, une histoire clinique racontée par Joyce McDougall, m'avait beaucoup frappé en ce qu'elle révèle le rôle que peut jouer le nom, le nom du père. Après des années, je l'ai aisément retrouvé et vous verrez qu'on ne peut rêver plus bel exemple pour illustrer sa fonction.
Cette analyste rapporte un fragment de cette analyse pour démontrer l'importance d'avoir à affronter le père comme objet d'amour génital pour pouvoir se rendre autonome par rapport à la mère, affrontement dont l'échec qui, selon son dire, risque d'exposer le Moi à une régression profonde"(6) Nous pouvons bien sûr en faire une autre lecture en fonction de la métaphore paternelle.
"A cette étape de son analyse, l'une de mes patientes et l'occasion de revoir son père après une séparation prolongée. Elle mit tous ses soins à s'habiller élégamment pour le dîner qu'ils devaient prendre ensemble. Elle se servit aussi de cette occasion pour lui dire qu'elle était en analyse depuis trois ans. Le père, surpris, qu'il était persuadé qu'elle en avait besoin, mais qu'il doutait de la possibilité d'une amélioration, attendu qu'il l'avait toujours considérée comme psychologiquement en retard pour son âge. Il se mit alors à critiquer sa robe et à lui dire que les bijoux qu'elle portait ne lui allaient pas. La patiente fut saisie d'un brusque vertige et parvint au vestiaire où elle se cramponna au miroir, tentant de capter sa propre image : "Le visage que je voyais( me dit-elle) était le visage d'un être complètement étranger. Il me semble que j'allais me mettre à crier. Je persistais à répéter mon nom indéfiniment, tentant de me rappeler à mon propre corps".
Ici, par l'appel de son nom, de son nom propre, ce n'est même pas le Père imaginaire qui est convoqué pour tenter de suppléer les insuffisances du père réel. C'est le Père symbolique en tant que Maître du langage en tant que dernière instance symbolique qui est appelé à la rescousse dans ce grand état de détresse, de désastre narcissique.

Les liens du nom propre et du Nom - du - père

Quels sont les liens de ce nom propre au Nom - du - père ? Ces liens paraissent évidents, pourtant ils n'en sont pas moins très difficiles à expliciter.

Partons de ceci que le sujet met en scène les lettres de son nom propre dans ses formations de l'inconscient, rêves, actes manqués et symptômes, ou dans la "chanson de geste" de sa névrose.
C'est en les inscrivant sur le schéma R, tel que Lacan le présente dans les Ecrits que nous pouvons démontrer et leurs liens de dépendance et leur différence.
Je poserai ceci, le Nom du père s'inscrit en effet au sommet du triangle symbolique, le Nom propre au somment du triangle imaginaire.
Reste bien sûr à dire pourquoi. Posons tout d'abord le schéma R puis suivons le fil du texte dans lequel il est commenté à savoir "D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose"(6).

 

Ce schéma R se compose de deux triangles accolés l'un à l'autre, un triangle symbolique et un triangle imaginaire. Des lettres y sont inscrites. Elles sont inscrites là pour rendre compte de ce que Lacan appelle le l de la mise en question du sujet dans son existence.

Qu'est ce que Lacan entend par ce terme d'existence ?
"... C'est une vérité d'expérience pour l'analyse, qu'il se pose pour le sujet la question de son existence, non pas sous l'espèce de l'angoisse qu'elle suscite au niveau du moi et qui n'est qu'au niveau du moi et qui n'est qu'un élément de son cortège, mais en tant que question articulée : "Que suis-je là ?", concernant son sexe et sa contingence dans l'être, à savoir s'il est homme ou femme d'une part, d'autre part s'il pourrait n'être pas, les deux conjuguant leur mystère et le nouant dans les symboles de la procréation et de la mort."
Soulignons le fait que ces deux questions, le sujet se les pose d'une part, en y mettant en jeu toute la structure de sa névrose, et que d'autre part, comme nous avons essayé de le mettre en évidence, les lettres de son nom propre y sont mises en jeu dans la formation du fantasme en tant qu'il est tentative de répondre à cette question.

Lacan commente donc ainsi le schéma R : "Pour supporter cette structure, nous y trouvons les trois signifiants où peut s'identifier l'Autre dans le complexe d'Oedipe. Ils suffisent à symboliser les significations de la reproduction sexuée, sous les signifiants de la relation de l'amour et de la procréation.
Le quatrième terme - et c'est celui là qui nous intéresse, parce que c'est là que nous pourrons inscrire les lettres du nom propre - est donné par le sujet dans la réalité, comme telle forclose dans le système et n'entrant que sous le mode du mort dans le jeu des signifiants, mais devenant le sujet véritable à mesure que ce jeu des signifiants va le faire signifier.
C'est sous ce moins f, là où s'inscrit le sujet S, que s'inscrit la fonction des lettres du nom propre puisque c'est avec ces lettres mêmes qu'il pourra s'y inscrire en tant que sujet désirant avec l'aide de son fantasme, fantasme qu'il exprimera aussi bien dans ses rêves, que dans ses symptômes que dans ses choix amoureux.
Mais le chiffre secret de son désir se composera des lettres du nom de son père, nom qu'il gardera comme son bien le plus précieux, car il constitue pour lui un signe de reconnaissance.

Avec "La lettre au père" de Franz Kafka, que nous avons évoqué en introduction de cet ouvrage, nous avons vu combien ces "traits Kafka", ce que Franz appelait aussi "les armes kafka" lui faisaient cruellement défaut et étaient, pour lui, le signe de cette non-reconnaissance du père, la source de ses inhibitions et de ses symptômes, sans nul doute aussi de ses angoisses.
Cependant, grâce à ce signe marqué de négativité, il était devenu écrivain. Ces traits Kafka qui lui faisaient défaut était donc à l'origine de sa sublimation.


Liliane Fainsilber

janvier 200

(1) - Séminaire L'identification. séance du 20 décembre 1961.

(2) - Dora

(3) - S.Freud, Introduction à la psychanalyse, p. 105.

(4) - Les premiers psychanalystes, Minutes de la société psychanalytique de Vienne. I ( 1906 - 1908) Gallimard. L'édition anglaise a été publiée en 1962.

(5) - Les cinq psychanalyses.

(6) J. Lacan, Ecrits, p. 553, "D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose". Sur ce schéma j'ai rajouté de mon propre chef, les deux termes du Nom-du-père et du nom propre. On trouve aussi une première mise en place de ces deux triangles dans le séminaire des Formations de l'inconscient, dans les séances de janvier. Leur décryptage en est peut-être un peu plus facile.

(7)- J. Chasseguet - Smirgel, La sexualité féminine, Texte de Joyce Mcdougall "de l'homosexualité féminine", p. 288.