L’OBJET a.

a PRIVATIF.

En 62-63, Lacan mobilise son auditoire autour de ce qu’il a, deux ans auparavant, nommé l’objet a, et dont il n’a cessé par la suite de développer les coordonnées théoriques aussi bien que les incidences dans la pratique psychanalytique. Nous savons l’importance qu’il lui a donnée puisque qu’il l’a mis en position d’agent, de commandement dans le Discours du Psychanalyste dans son Séminaire des années 69-70, " l’Envers de la Psychanalyse ".

Dans le Séminaire " l’Angoisse " Lacan tente de cerner au plus près les caractéristiques de cet objet, il établit sa participation dans la constitution du sujet et il explore les effets cliniques qui sont à corréler pour lui directement aux manifestations de l’objet a dont le statut est pourtant d’être perdu, principalement : l’état d’angoisse, le passage à l’acte, l’acting-out, la perversion. Je me suis centrée sur quelques unes de ces avancées de 1962 concernant l’objet a. Mon découpage est partiel, d’abord parce qu’il témoigne d’un frayage qui est le mien, mais aussi parce que n’ayant pas encore achevé la lecture du Séminaire, je me fais l’effet de camper sur un chantier en construction. Le terme de chantier me permet quand même d’évoquer l’importance des fondations, c’est en tout cas en ce sens que j’ai travaillé, à mettre en relief ce qui m’a semblé fondamental dans ce que Lacan a posé cette année là.

Je me propose de reprendre quelques énoncés du Séminaire, parmi ceux qui nous semblent simples, faussement faciles, ou au contraire énigmatiques, difficiles. En voici un, classique, souvent entendu : l’objet a est un objet perdu. C’est une des caractéristiques sur laquelle insiste Lacan. Rien qui apparemment fasse problème, pourtant, rien n’est aisé, ni le terme d’objet, ni celui de perte, et encore moins de les avoir liés dans cette définition de l’objet a. Comment saisir cela, qui pourrait se dire de bien des façons, par exemple : il y a un objet fait pour être perdu, ou bien il y a eu un objet et il est perdu, ou encore, il n’y a d’objet que perdu etc. Et puis encore, sous quel effet se produirait la perte? Et quelle perte? Est-elle définitive? A quoi sait-on dans l’après-coup qu’il y a eu perte? De quel type d’objet parle-t-on finalement? Toutes ces questions nous introduisent déjà à une certaine complexité.

Rappelons que les objets listés par Freud, puis par Lacan, indiquent qu’ils ont organisé à un moment - Freud parlait de stade - un mode de relation entre l’infans et sa mère. Si nous parlons des objets a, nous nous situons d’emblée dans la ligne des repérages freudiens concernant les objets des pulsions partielles: le sein, les fèces, le pénis, auxquels Lacan a ajouté : les enveloppes, la voix, le regard et enfin plus tard, le rien. Lacan n’a pas seulement allongé la liste, il a, à partir des mêmes éléments que Freud, réorienté les choses à partir de ce qui pour lui fonde la structure, en est le centre, qu’il l’appelle manque dans l’Autre, manque symbolique, vide originaire nécessaire pour qu’il y ait du désir. L’objet a devient dans sa conception " l’objet de tous les objets ", celui qu’on peut réduire à une lettre, n’importe laquelle, il opte donc pour la première de l’alphabet.

Au cours de son Séminaire, Lacan revient à plusieurs reprises sur un schéma, c’est une opération de division où il pose trois étages: en haut celui de la jouissance, puis l’étage intermédiaire, celui de l’angoisse pour représenter le moment de bascule où cet affect est pour lui précisément un medium, un passage (obligé?) entre la jouissance et ce qu’il situe à l’étage du dessous, le désir. Ce schéma va guider et accompagner notre cheminement, il trace pour ainsi dire le trajet de l’objet a.


- En haut se trouvent les deux composants d’une division: A, sans barre en dividende à gauche, c’est l’Autre primordial, mythique, et S en diviseur à droite, lui également non barré. Puis, encore sur la droite au même niveau, il y a un X, dont le texte indique qu’il s’agit de la jouissance. C’est pourquoi nous l’avons appelé étage de la jouissance.

Il n’y a pas d’objet à proprement parler à ce niveau, pas d’objet entre A, l’Autre maternel et S, celui qui n’est pas encore Sujet, mais plutôt assujetti; pas d’objet donc détaché d’entre eux, entre les deux. Si l’on peut se permettre de le dire comme ça, l’objet est encore inclus, mais comment appeler ce dans quoi il serait encore inclus? On peut penser que la barre verticale celle qui est là pour séparer A de S, figure le Nom du Père déjà présent pour son effectivité à venir. Le schéma nous fait envisager que si cet étage est celui de la jouissance, il faut la concevoir comme une jouissance mythique, quasi antérieure à la mise en exercice d’un objet, d’une jouissance qui accolerait bouche à sein par exemple, et qui tiendrait alors l’enfant, à l’endroit de la bouche comme pris dans l’union et la plénitude. Or ce point n’est évocable que mythiquement, il n’est que supposé pouvant avoir existé. Essayons de comprendre un peu mieux ce qui se passe pour qu’à un moment on puisse dire qu’il y a un objet, c’est à dire quelque chose qui surgit entre mère et enfant, ni à l’un ni à l’autre, mais aux deux.

Plaçons nous un instant du côté de l’infans et reprenons l’objet - sein. Nous sommes tentés de dire d’abord, comme tout un chacun, que le sein est à elle, la mère, alors même qu’elle le donne, c’est l’évidence. Mais nous ratons quelque chose si cela nous amène à penser par exemple que le sein n’est que cela, un objet parfaitement adéquat dans la fonction d’échanges entre la mère qui l’a et le présente à l’enfant qui le demande. En même temps, il faut convenir qu’il n’est pas sans être adéquat non plus. Quand il satisfait les besoins de l’enfant, il remplit très bien son rôle de sein nourricier mais pour que surgisse la demande de l’enfant, pour que se creuse son appel, il faut que soit laissée ouverte une dimension qui pose d’emblée un au-delà du besoin. Restons-en là pour le moment et risquons nous maintenant à concevoir que le sein est à l’enfant cette fois, et non à elle, la mère. C’est une avancée que Lacan fait. Il tient à mettre ainsi l’accent sur le fait que, dans la séparation, la coupure ne s’effectue pas au même endroit pour la mère et l’enfant. Le sein, la mère l’a perdu avant que l’enfant ne le perde ou plus exactement pour que l’enfant puisse le perdre, il faudra qu’elle l’ait perdu. Perdu s’entend de son côté à elle comme mis aux mains de l’enfant, disponible pour lui, symbole du don d’amour (1).

Lacan dit encore autre chose, il dit qu’en fait le sein c’est lui, l’enfant. A partir de cela, nous tenterons d’expliciter un des premiers énoncés du Séminaire: l’objet a, c’est l’être. Ici, l’être n’est pas un terme philosophique, mais bien plutôt l’être - pour, donc pour sa mère. L’objet a, en l’occurrence ici le sein, est alors le vecteur, le moyen, le support par lequel l’infans se fait être le phallus pour son Autre maternel. L’enfant jouit du sein et de la position qu’il lui offre à ce moment d’être l’objet par lequel il s’offre en retour pour combler sa mère. En ce sens il se fait être pour sa mère (comme) cet objet, le sein, qui est si satisfaisant pour lui. C’est le sens que prend être le phallus de la mère dans ces premiers temps et c’est sans doute à cause de cette réciproque (et non symétrique) satisfaction, que le sein est devenu l’emblème de l’objet a la fois ambocepteur et bon.

On sait que la satisfaction est nécessaire, mais il est du ressort de la mère que celle - ci ne soit pas saturée par l’objet. Pour l’enfant, le pouvoir de normativer le destin de ses investissements d’objets va dépendre en grande partie de quelque chose qui se trouve ou non chez la mère et dont il va intégrer les conséquences pour lui. Ce quelque chose sur lequel elle prend appui s’il est présent, est défini par son rapport au Nom du Père et au Phallus symbolique. Si elle fait savoir à son enfant que non seulement elle est manquante, mais qu’en outre, il n’est pas question qu’il devienne ce qui la comble, car elle est tournée vers un autre que lui, alors le manque devient quelque chose qui circule entre elle et son enfant et qui tisse leur relation au même titre que la satisfaction. Tout cela définit ce qu’on peut appeler le fond de manque de la position maternelle.

La castration de l’Autre que Lacan note d’une barre sur A est le fait du sujet, mais justement dans cet étage de la jouissance, il n’y a pas de barre sur A, l’Autre est comme plein, absolu pour le sujet, c’est en cela qu’il est Chose mythique. Nous savons l’importance de la castration maternelle, celle qui définit la mère comme référée à l’Autre, car elle déboute l’enfant qui lui est tenté de se livrer à sa passion de rester, à partir de l’objet, (le sein par exemple) le phallus de sa mère. L’enfant ne sait rien de la castration originelle présente chez sa mère ni du fait qu’elle le prend comme bouchon, comme objet a, dit Lacan, mais au moment où il a " la sensation du désir de l’Autre ", il va chercher à accrocher dans la relation quelque chose de lui, que Lacan appelle son être en réponse à ce désir.

On entend bien aussi dans le Séminaire que Lacan tient à différencier l’être du sujet qui n’est lui, fondé que par le signifiant et aussi bien assujetti que divisé par lui. L’être, c’est tout l’être réel du corps si l’on peut dire les choses comme ça, l’être tout entier pris, ravi, capté dans les liens primordiaux avec la mère autour des objets qui successivement sont les lieux, les zones d’échanges entre eux, les modalités de ces échanges étant propres à chacun de ces objets.

Revenons sur ce que Lacan donne comme sens ultime à cet énoncé: l’objet a est un objet perdu. Il faut donner toute leur importance aux signifiants que la mère emploie car ce sont eux finalement qui vont faire chuter cette construction commune à la mère et à l’enfant. Encore faut-il expliciter l’emploi que je fais ici de ce terme. En 1972 Lacan dit que l’objet a est une construction, une de ses inventions, nécessaire pour rendre compte d’un certain nombre de phénomènes. Ici nous reprenons ce terme dans le sens de quelque chose qui se construit entre la mère et l’enfant à partir d’un objet pulsionnel (sein, fèces...), et qui est constitué de ce que l’enfant se fait être en retour comme objet pour sa mère. Si l’on suit l’idée de la primauté du signifiant, cela devient à la charge et de l’absence réitérée de la mère dont il ne faut pas oublier l’importance, et des signifiants qu’elle emploie, de séparer l’orifice de la bouche du mamelon qui fait partie de l’enfant au départ. Quand elle présente ou retire le sein, l’enfant expérimente le manque comme possible, grâce au " là / pas là " de l’alternance; la mère nomme aussi les parties du corps en question. Le symbolique entre en jeu et progressivement l’action de la significantisation cerne pour l’enfant les contours du sein et de la bouche qui se différencient. La séparation d’avec l’objet s’effectue donc d’une façon modulée par la répétition, le Fort-Da en est le paradigme, c’est à dire par l’intégration des sentiments de perte, de plaisir des retrouvailles, d’attente, d’insatisfaction et aussi de déplaisir. Il faut que la dimension de manque soit finalement restaurée, et c’est cela que souligne Lacan en 1972(2) lorsqu’il dit: " ce que suggère l’objet perdu, c’est dix de retrouvés ". Sont alors bienvenus tous les substituts venant en lieu et place de ces objets a dans ce que Lacan image du " pot évidé par le phallus ". Ce n’est donc qu’une fois perdus pour la jouissance que les objets a, deviennent points d’appel du désir. Là se marque en tout cas, l’antinomie entre jouissance et désir.

Ce faisant, je me rends compte que je me suis mise à évoquer l’objet en tant que tel pour dire quels étaient les enjeux du côté de la mère et quels étaient ceux de l’enfant. Il y a peut-être encore à préciser quelque chose à propos du statut de l’objet. Je vous propose de passer par une image pour rendre compte du moment de bascule où la construction qu’on appelle objet a, celle qui fonctionne comme + a si l’on peut dire, chute et devient - a, c’est l’image du travail de découpe effectué par l’outil qu’on nomme emporte pièce. Elle dit quelque chose du comment, du comment s’effectue la séparation par l’intervention du symbolique. Mettons que vous ayez entre les mains un morceau de cuir. Avant que n’opère l’outil, il est lisse, rien ne distingue un endroit d’un autre. C’est comme ça qu’on peut illustrer l’union mythique du sein et de la bouche qui sont dans la continuité et qui ont la même identité. Si l’outil, en l’occurrence le signifiant, se met à trouer le cuir en y découpant une pièce, une rondelle par exemple, c’est alors et alors seulement qu’apparaît l’objet en tant que distinct, il prend une forme en même temps qu’il est tranché. Tant qu’il n’y a pas eu détachement, rondelle et morceau de cuir sont du même bord. En fait l’objet, ici le sein, ne prendrait véritablement le statut d’ob-jet, au sens psychanalytique cette fois, qu’au moment de sa perte; il serait alors laissé, devenu en quelque sorte déchet inerte pour l’infans dont les bords de la bouche se découperaient du même coup de la chute de ce qui les obturait. L’orifice investi lui en tant que bord pour ce qui désormais peut manquer, s’anime de désir. Tombe progressivement cet entre-deux où l’enfant avait misé son être, s’achève l’expérience de cet objet ambocepteur, dans l’épreuve de sa caducité. En même temps que les signifiants de la mère privent l’enfant de ce qu’on peut appeler jouissance du réel du corps, ils autorisent l’enfant à s’essayer lui aussi à ce nouveau champ, celui du langage. La première expression en est le cri d’appel, moment de déchirure entre ce qui a été et n’est déjà plus, entre jouissance et angoisse, première esquisse d’une demande à l’Autre.

Si nous reprenons notre schéma, pouvons-nous dire que nous sommes encore à l’étage de la jouissance? Certainement encore, par intermittence, mais déjà plus tout à fait, car aussitôt là, l’objet est perdu, et ce qui se lance aussitôt c’est la quête vers ses retrouvailles. Peut-être sommes-nous dans ce temps de franchissement de l’angoisse, avec les allers-retours de ce qui s’inscrit tantôt comme présent, tantôt comme absent.

Le prix à payer pour l’introduction au langage est en tous les cas celui d’une coupure d’avec la jouissance perdue, elle ne pourra plus jamais se dire, elle restera hors symbolique, hors signifiant. En ce sens l’objet a est dit reste irréductible de l’opération signifiante, encore un autre énoncé du Séminaire. C’est la seconde antinomie relevée, cette fois ci entre jouissance et signifiant. Une des questions qui embarrasse l’assemblée réunie autour de Lacan, à l’occasion de journées en 1972 est celle-ci: l’objet a appartient-il à la structure ou lui est-il extérieur? C’est une question qui, pour être théorique n’est pas sans incidence sur la pratique si l’on se souvient que Lacan a invité les analystes pour lesquels il n’y a de sujet que de l’inconscient, de sujet que de langage, à se faire objet a de leur analysant, à se faire donc être ce qui résiste, ce qui est irréductible aux signifiants que le sujet articule, à avoir affaire à " l’insupportable réel dans la cure ". Paradoxe peut-être, mais aussi seule possibilité de mener quelqu’un vers ce qui l’anime à son insu dans son désir. En fin de compte, le sens de ce qu’on appelle l’objet perdu, c’est d’être " perdu pour la significantisation ", selon les termes de Lacan. Si l’infans accepte de laisser entrer en lui (Bejahung) les signifiants primordiaux qui vont le faire sujet, cela implique qu’il accepte (et cela s’effectue plus ou moins bien) de n’avoir avec l’objet qu’un rapport balisé, quadrillé, dans l’espace du fantasme inconscient, où la jouissance est elle même bordée, limitée.

L’étage médian, celui où surgit l’angoisse peut être vu comme un passage entre jouissance et désir, mais structurellement, on l’a vu, c’est plutôt une coupure qui est à l’oeuvre.

- Portons-nous donc à l’étage intermédiaire du schéma pour mieux saisir le changement à ce niveau. A gauche, sous le grand A déjà mentionné, se trouve le reste qui, comme on l’a vu, échappe au signifiant, l’objet petit a. Et à droite, à la place du quotient, résultat de la division, on trouve encore grand A, là encore non barré, mais, pourrait-on dire, à la limite de l’être. Lacan dit que cette étape médiane, c’est celle de l’angoisse, celle qu’on ne peut s’épargner. C’est à ce niveau que se repèrent " les vacillements " de celui, qui tout en étant encore dans la jouissance " s’anticipe déjà comme désirant ". L’angoisse signale alors cette oscillation qui semble inévitable en tant que telle et cela constitue probablement un repérage intéressant dans une cure. C’est à ce même moment que devient possible pour celui qui ce faisant devient un sujet, de renoncer à l’objet de jouissance et de poser la barre sur A. Cette barre n’est pas donnée d’emblée pour le sujet, Lacan insiste, elle est de son fait, il ajoute même " qu’elle ne requiert pas le consentement de l’Autre ".

Pourquoi y a-t-il angoisse pour le sujet à ce moment là? Redisons pour bien préciser qu’il ne s’agit pas d’un moment, il s’agit bien plutôt d’un changement de position, d’un processus de subjectivation, le terme de vacillation l’indique assez bien. Ce qui provoque l’angoisse de ce moment là, c’est à n’en pas douter, de se retrouver face au désir de l’Autre non barré sans l’appui du signifiant du Nom du Père. A cet étage Lacan y inscrit énigmatiquement a et A, prémisse angoissante à la constitution du sujet parlant et désirant, suspendu à la chute de a. Pas encore de sujet barré, mais un sujet en passe de l’être, pas encore d’Autre barré, mais la barre va s’inscrire avec la chute de a. C’est là qu’on peut figurer pour la démonstration, comme s’il s’agissait d’un instant, comment +a, du fait de sa perte se négative, ce qui opère une bascule entre jouissance et désir, le prix se payant d’angoisse. Cette angoisse de n’avoir pas encore en poche de quoi faire face au désir de l’Autre, doit se distinguer de celle qui surgit quand ultérieurement réapparaît soudainement l’objet dont le sujet se tient justement séparé, avec tout ce que cela implique pour lui de retour à cette place d’objet de jouissance de l’Autre. Lacan parle à ce propos de l’angoisse du manque de manque. Nous reprendrons cette question.

- Enfin à l’étage encore au-dessous à gauche, on trouve S qui pour le coup est barré. Petit a se trouve de l’autre côté de la barre verticale à droite. On peut bien sûr faire figurer le poinçon sur la barre verticale entre S barré et a, pour bien marquer leur hétérogénéité. Nous sommes à l’étage du désir et on reconnaît la formule du fantasme. Cela revient à dire qu’au bout de ce processus, le fantasme inconscient va représenter le seul accès pour le sujet à l’objet a, et aussi le seul accès indirect, " tamponné " à l’Autre, qui n’est d’ailleurs plus représenté à cette étape, car le fantasme est aussi un rempart par rapport à cet Autre. A non barré ne peut plus être retrouvé, pour le névrosé tout au moins.

Lorsque l’objet a reste positivé, c’est en tant qu’objet de jouissance ou d’angoisse, comme cela se voit dans la perversion ou dans certains franchissements névrotiques, sinon il devient -a, objet perdu, agissant comme cause du désir, autre énoncé important, avec les signifiants particuliers qui le bornent, qui témoignent de la pulsion à l’œuvre en son bord, mais qui ne peuvent dire l’expérience elle-même, restée dans le réel. L’objet -a n’est donc pas l’objet de la jouissance, mais l’absence d’une présence (3) et c’est ce -a qui, en tant qu’absent concerne le désir, même si nous continuons à l’appeler a.

Quand il s’agit du désir, il n’y a pas d’objet pour répondre, il n’y a plus que des semblants de ce qui peut apporter satisfaction. C’est là qu’il y a lieu de distinguer l’objet a, cause du désir, de l’objet de désir qui lui soutient le désir, tout en laissant un " manque à ". Le corps, on le sait, ne peut fonctionner qu’à la condition de n’être pas encombré par les objets de jouissance. C’est en effet l’absence des objets a, devenus inconnus pour le sujet, qui permet que s’exerce quelque chose de vivable, cette attraction qu’on nomme désir vers les retrouvailles avec une jouissance mythique impossible à retrouver.

Du fait de la soumission du sujet au signifiant et du fait de l’exigence phallique, l’objet se trouve hors du champ symbolique, ( la formule est risquée: si c’était un signifiant on dirait qu’il est forclos ). Ce faisant, il se trouve dans le réel. Pourtant, tout en étant étranger au sujet - ex-intime en quelque sorte -, l’objet n’est pas sans relations avec le sujet puisqu’il est cause du fait qu’il y a du désir pour lui. On peut, me semble-t-il, supposer que c’est parce que l’objet a est devenu un objet destitué, affecté du signe -, autrement dit marqué par l’empreinte phallique, celle du manque, - Phi, que le sujet peut avoir avec lui des relations à distance, pacifiées, même si elles le sont plus ou moins. Avec a+, l’objet réel, il n’est est pas question en tous les cas de relations pacifiées. On peut ajouter aussi que pour chacun il y a eu un objet privilégié du commerce primordial avec la mère, et qu’il oriente, colore donne des caractéristiques singulières au désir de chacun. En ce sens c’est un objet privé et le fantasme inconscient recèle les traces de cela. D’autres éléments de réponse se trouvent certainement dans les développements ultérieurs que donne Lacan au statut du fantasme. Ce qui est acquis pour nous maintenant c’est qu’il y a une hétérogénéité entre l’objet perdu, cause de la recherche qu’entreprend le désir et les objets qui vont être trouvés pour soutenir et relancer cette recherche.

Avant de passer au point suivant redisons que le ressort essentiel de ce processus de subjectivation, c’est la castration de l’Autre, elle est appelée, recherchée par le sujet et mise à l’épreuve (4). Pour appuyer que c’est bien par rapport au manque fondamental, à cette castration de l’Autre que s’effectue finalement la normativité ou la structuration d’un sujet, nous citerons l’intervention de Lacan aux journées de l’Ecole de 72 lorsqu’il dit que " le sens central qui polarise celui des objets a c’est - Phi, qui est d’une autre nature (que l’objet a) mais qui est à proprement parler toute la charge de l’objet a ". Il fait de -Phi une sorte de générique, en fait le symbole même du manque qui ordonne sous son sceau les différents objets a imposés par le statut biologique du corps, objets qui tour à tour révèlent et occultent à la fois, comme dans un battement, le vide central de la castration.

Ce qui peut nous retenir maintenant, ce sont les conséquences pour le sujet d’une coupure mal faite, car elle provoque ce que Lacan repère comme manifestations de l’objet. L’angoisse est l’exemple princeps du Séminaire de 1962, mais y sont aussi traités largement le passage à l’acte, l’acting out et bien sûr la perversion.

M. C. est ingénieur de recherche, c’est aussi un névrosé. Pourquoi ne dirait-on pas que c’est un sujet anal, pour dire de quel l’objet il est mal séparé? A chaque fois qu’il se met devant son ordinateur à cinq heures du matin, c’est l’heure où " je produis " dit-il, il éprouve un vrai malaise, une angoisse qui pour être passagère, le laisse quand même un bon moment pétrifié, sans réaction, et même sans pensée. Il s’aide depuis peu d’un traitement, pour sortir de cet état, car son P.D.G lui a demandé de fournir assez vite un rapport sur les prospectives économico-techniques de la Société internationale qui l’emploie. Cette demande de sa hiérarchie est une épreuve, elle lui donne un sentiment d’urgence. Lorqu’il essaie de me faire savoir ce qui chaque matin le met ainsi dans le malaise qu’il décrit, il finit par dire, (il ne le rapporte pas aussi rapidement que je le fais ici) qu’il y a quelque chose qui lui fait horreur: " C'est le moment où j’ai encore mes pensées qui sont à moi, je me sens important et puis, un moment après... je vais les avoir en face, elles vont être là sur l’écran... ce que je ne supporte pas c’est de ne plus tout avoir en moi, et... aussi de me dire que ce n’est que ça, ce que j’ai pu faire. C’est ça qui me met si mal... Tant que ce n’est pas là devant mes yeux, tout est encore possible ". Chaque matin donc, M.C. se lève, tente de déposer sur l’écran sa production, ne peut céder à la castration que représente le " ce n’est que ça! ", ne peut se séparer sans difficulté de quelque chose qui fait encore partie de lui et dont il retire une certaine puissance. Il se recouche donc et tente à nouveau l’expérience, le soulagement de l’angoisse ne venant que lorsqu’il consent à se défaire de ce qui l’encombre, à n’être que ça, ce qu’il voit de lui sur l’écran. Pour le coup il est séparé de ce " ça ".

Les manifestations cliniques de l’angoisse en tant qu’elles signalent le surgissement de quelque chose à une place qui devrait rester vacante, place qu’on reconnaît maintenant être celle du désir, occupent une large place du Séminaire. D’ailleurs, au cours des premières séances, Lacan parle de l’objet a surtout comme objet-cause de l’angoisse et non comme objet-cause du désir. Il appuie sa démonstration d’un argument topologique simple. Dans l’angoisse, au lieu d’être inconnu du sujet, derrière lui, à le pousser en quelque sorte vers la recherche de ses objets de désir, l’objet surgit devant lui, occupant, bouchant, obturant la voie qui revient au désir. Il y a là de l’inconcevable, quelque chose qui dépasse l’entendement lorsque le phénomène se produit et Lacan le rend sensible lorsqu’il évoque Oedipe incestueux(5), " celui qui a possédé l’objet du désir et de la loi, celui qui a joui de sa mère. Oedipe fait ce pas de plus, il voit ce qu’il a fait " dit Lacan qui se demande ensuite quels mots il peut choisir pour dire finalement ce qui est indicible. " Après avoir arraché ses yeux de ses orbites, il a bien évidemment perdu la vue. Et " celui qui a possédé l’objet du désir et de la loi, celui qui a joui de sa mère. Oedipe fait ce pas de plus, il voit ce qu’il a fait " dit Lacan qui se demande ensuite quels mots il peut choisir pour dire finalement ce qui est indicible. " Après avoir arraché ses yeux de ses orbites, il a bien évidemment perdu la vue. Et pourtant il n’est pas sans les voir (ses yeux) , les voir comme tels, comme l’objet-cause enfin dévoilé de la dernière, l’ultime, non plus coupable, mais hors des limites, concupiscence, celle d’avoir voulu savoir ". Savoir/voir ça, la jouissance de la mère donc, avec l’ambiguité que comporte la formulation. Ce n’est pas la mutilation, rançon de l’aveuglement où s’est accompli son destin, qui est l’angoisse, c’est qu’une impossible vue vous menace de vos propres yeux par terre. C’est là, je crois, la clé la plus sûre que vous pourrez toujours retrouver, sous quelque mode d’abord que se présente pour vous le phénomène de l’angoisse ".

C’est dans une visée dynamique que j’ai tenu à développer ce qui pour moi caractérise l’objet a dans le Séminaire " l’Angoisse ". De ce fait mon propos a été limité, les implications de l’objet a méritant un large déploiement clinique. Lacan l’a fait d’ailleurs assez largement à propos de la perversion, de la névrose obsessionnelle notamment. Il s’est également démarqué de Freud en repositionnant l’objet a et le sens du phallus pour l’homme et la femme. Qu’il y ait encore beaucoup à dire et que ce qui a été dit laisse à désirer s’accorde bien avec l’objet traité.

Encore un mot, cette élaboration ne s’est pas produite sans résistance ni sans confusion; certes elle concerne l’objet a, mais au-delà, elle concerne l’appui qui permet de franchir ce moment dans l’analyse où l’on reconnaît " quoi " on a été dans le désir de l’Autre, cet appui, ce ne peut être que le désir de l’analyste.

 

M. BALTA. FEVRIER 2001.

Notes

(1) - Rappel de la leçon du Séminaire " La Relation d’Objet ". 12.12.56. La mère devient réelle: elle accorde ou refuse, le sein devient objet symbolique du don d’amour.

(2) - Débat aux Journées de l’Ecole Freudienne de 1972. A partir d’un exposé de S.Leclaire: L’objet a dans la cure.

(3) - Rappel de S. Leclaire dans " l’objet a dans la cure ". journées de l’Ecole Freudienne. dec. 1972.

(4) - Il arrive pourtant que ce soit la non-castration de l’Autre et partant la sienne propre, qui soit maintenue et entretenue, c’est le cas dans la perversion. Il est possible que la jeune homosexuelle dont parlent Freud, et Lacan dans ce Séminaire, s’éjecte de la scène " dans une identification absolue à l’objet a à quoi elle se réduit ", parce que sa solution se trouve intenable d’être désavouée par sa Dame et par son père, solution d’avoir voulu démontrer que le phallus elle l’avait, elle, puisqu’elle pouvait le donner. Le phallus ici, non comme manque symbolique, mais comme objet positivé.

(5) - L’Angoisse. Séance du 6 mars 1963.

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