Parricides en vers, en prose et en symptômes

“Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères”

Liliane Fainsilber

 

extrait du livre édité chez L'Harmattan

Eloge de l'hystérie masculine,

sa fonction secrète dans les renaissances de la psychanalyse

 


Cette plainte de Rodrigue, « Que de maux et de pleurs nous coûterons nos pères » peut être mise, ici, en exergue pour introduire la dimension théâtrale de l’hystérie dans son lien si vif et si douloureux à la fonction du père. Ce héros a en effet tué le père de Chimène. Cette référence cornélienne souligne d’emblée comment toute la dialectique si subtile de la névrose hystérique est beaucoup mieux approchée du côté de l’hystérie masculine, même si elle se fait pourtant volontiers complice du sexe faible, du sexe féminin.

C’est en effet avec beaucoup plus de courage et de vigueur que la motion meurtrière de l’Oedipe, qui la soutient et qui l’anime, y est mise en exercice, quand ces hommes montent sur les planches et nous donnent le spectacle de leurs symptômes.

Des hommes de théâtre

Toujours avec l’appui du Cid, choisi surtout pour sa dimension tragi-comique, un autre petit fragment d’une tirade de Rodrigue nous initie à ce qui est toujours en question quand on évoque les péchés des pères : Rodrigue, obligé de venger son père - celui-ci a été giflé par le père de Chimène - doit régler cette futile querelle dans le sang. Mais il en ressent quelque amertume et se plaint de ces deux vieux matamores :

“Mon bras pour vous venger, armé contre ma flamme

Par ce coup glorieux, m’a privé de mon âme.

Ce que je vous devais, je vous l’ai bien rendu7.”

En effet, il en paye le prix puisque, pour avoir tué son père, Rodrigue est désormais condamné à brûler d’un amour impossible pour les beaux yeux de Chimène. Corneille nous démontre merveilleusement bien comment, dans ce théâtre de l’hystérie masculine, la fonction du nom du père y est très cruellement mise en défaut. En effet celui-ci, en tant que métaphore du désir de la mère, en posant l’interdit de l’inceste, devrait autoriser, de ce fait même, la naissance du désir et non y faire obstacle.

Bien au contraire, dans ce théâtre, pour le Cid, comme pour Hamlet, ce que le père transmet ce sont ses propres péchés, à savoir ses propres démêlés non résolus avec la fonction phallique : dans ces luttes intestines pour la gloire, pour l’honneur, pour le panache, dans ces rivalités oedipiennes maintenues vivantes, les objets féminins restent, pour eux, à jamais inaccessibles.

Quelquefois ils sont trop idéalisés, mais le plus souvent - et sans que cela soit pour autant inconciliable - ils sont dévalorisés. Ils sont - c’est le plus insolite- surtout jalousés.

La question de l’hystérie masculine étant ainsi soulevée, nous découvrons, à la suite de Rodrigue, une bien triste troupe de paladins, une confrérie de “chevaliers à la triste figure”. Ils nous donnent aussitôt le spectacle des rodomontades et des défaillances de la fonction paternelle en ses multiples représentations :

* Oedipe, amer et vitupérant, maudissant ses fils, est en tête de ce cortège. Antigone bien sûr l’accompagne.

* Le vieux Roi Lear a encore la force de proférer une ultime malédiction envers la silencieuse Cordélia, la seule qui lui est restée fidèle. Il prononce en effet sans le savoir le “mé funaï” de toutes les petites filles hystériques : ”Puisses-tu n’être jamais née pour m’avoir tant déplu8. “

* L’inévitable Hamlet, avec ses rois de papiers et de chiffons, occupé par le fantôme de son père, s’aperçoit soudain qu’il aurait pu aimer Ophélie.

Trop tard, elle flotte déjà et à jamais au milieu des nénuphars.

* Les trois frères Karamazov, aimant à la russe, sont certes un peu plus fringants, mais par contre, dans ce roman de Dostoïevski, la déchéance de la fonction paternelle est poussée jusqu’aux limites du supportable.

* Au milieu de tous ces beaux personnages, Freud enfin ne craint pas de se compromettre en cette reluisante compagnie. Il y joue imperturbablement un rôle, celui du père guérisseur dans la si fascinante histoire de l’Homme aux loups. Ruth Mack Brunswick et Muriel Gardiner, avec toute la déférence due au père de la psychanalyse, lui donnent un bon coup de main pour l’aider à se maintenir, coûte que coûte, dans cette si scabreuse position.

Avec les yeux de Chimène

Car c’est un fait, toutes les hystériques femmes ont les yeux de Chimène pour ces vaillants petits héros de l’impossible : Lise, Grouchenka et Katia, les trois femmes des frères Karamazov, Lumîr et Sichel, celles du “Pain dur chez les aristos” mais aussi bien Anna, Dora ou Cécilia, dans le roman freudien. Admiratives, elles se font les complices de ces hommes, complices de leurs désirs meurtriers.

Dans chacune de ces représentations plus ou moins grandioses mettant en scène des fantasmes de meurtre du père, les femmes en effet y jouent un rôle d’active complicité : Chimène, même si c’est pour obéir au roi d’Espagne, ne se fera pas prier pour épouser celui qui est, malgré tout, le meurtrier de son père. Mais c’est encore plus flagrant pour les héroïnes de Claudel. Dans l’une des trois pièces de théâtre commentées par Lacan dans le séminaire Le transfert - L’Otage, Le Pain dur, Le Père humilié - on constate en effet que, lorsque Louis de Coûfontaine réussit à faire mourir de peur son ignoble père, Turelure, ce sont des femmes, Lumîr et Sichel, qui ont littéralement armé la main de ce meurtrier. Elles y démontrent donc, jusqu’au déshonneur, la position des femmes hystériques, qui est celle d’avoir à soutenir comme toujours le désir du père : en l’occurrence, elles soutiennent le désir de meurtre de leur père, désir de meurtre de de ce père pour son propre père. Identifiées à lui, elles avouent, par leurs symptômes, la problématique oedipienne de leur père. Les paroles de Lumîr adressées à Louis de Coûfontaine pour l’encourager à tuer son père en constitue un vigoureux témoignage.

“Es- tu un homme? Est-ce que tu te laisseras marcher sur le ventre jusqu’à la fin?

Est-ce que tu te laisseras éternellement chevaucher par ce vieux cadavre?...”

Lève toi, hombre, lève-toi, je te dis...9 ”

Entre cet hombre et cette ombre se joue effectivement toute la question de l’hystérie masculine, tandis que les femmes hystériques, elles, reprennent en secret cette injonction de Lumîr et font ainsi appel, adressent un appel désespéré à la métaphore paternelle qui leur fait tellement défaut. Cet appel pourrait se formuler ainsi : “Sois un homme, mon père!”

Dostoïevski le parricide en prose et en symptômes

C’est donc en 1928 que Freud consacre un article à l’étude du “mal sacré” de Dostoïevski dans sa vie et dans son oeuvre. Il a pour titre “Dostoïevski et le parricide”. Celui-ci a en effet écrit un roman, “Les frères Karamazov”, qui constitue, à lui seul, une véritable et magnifique étude clinique de l’hystérie en ses multiples aspects et concernant aussi bien celle des hommes que celle des femmes.

Mais ce roman est avant tout l’histoire d’un meurtre du père, et les héros sont tous coupables, au moins en pensée, si ce n’est en action. Seul, l’un des trois frères, Dimitri, a été accusé et condamné pour ce meurtre, cependant les soupçons se portent aussi, c’est d’ailleurs lui le vrai coupable, sur Smerdiakov. C’est un fils naturel du père, Fédor Karamazov. Ce Smerdiakov, qui est resté au service de son père, comme valet de ferme, est épileptique.

Une inquiétante association : Epilepsie, hystérie et meurtre du père.

“Il est remarquable, écrit Freud, que Dostoïevski ait utilisé sa propre maladie, la prétendue épilepsie, en l’attribuant au frère du héros, comme s’il voulait avouer que l’épileptique, le névrosé en lui, était un parricide10.” Freud démontre ainsi dans ce texte majeur sur l’hystérie masculine, comment les attaques hystériques revêtant la forme de l’épilepsie sont en fait des réalisations de désir, des mises en scène de fantasmes concernant la mort du père. Pour pouvoir étudier cette part névrotique de la personnalité de Dostoïevski, Freud commence par préciser quels sont les liens de l’épilepsie et de l’hystérie, à partir des nouvelles approches de cette question que permettent la psychanalyse.

C’est ensuite dans ce cadre posé à grands traits, qu’il peut alors décrire le cas clinique de cet écrivain de génie et le sens que prirent pour lui, dans son destin et dans son oeuvre, cette hystéro-épilepsie très grave dont il souffrit toute sa vie.

“Ce n’est pas un hasard, écrit Freud, si trois des chefs d’oeuvre de la littérature analytique de tous les temps, l’Oedipe Roi de Sophocle, le Hamlet de Shakespeare et les frères Karamazov de Dostoïevski, traitent tous du meurtre du père. Dans les trois oeuvres le motif de l’acte, la rivalité sexuelle pour une femme est aussi révélée.” Cependant,“ l’aveu sans détour de l’intention de parricide à quoi nous parvenons dans l’analyse paraît intolérable en l’absence de préparation analytique. Dans l’oeuvre de Sophocle, le destin est le seul coupable. Dans Hamlet, c’est un autre qui tue le père d’Hamlet et qui épouse la mère. Avec les trois frères Karamazov, le roman du russe fait plus dans cette direction. Là aussi le meurtre est commis par quelqu’un d’autre, mais cet autre est, vis-à-vis de l’homme tué, dans la même relation filiale que le héros. C’est en effet Dimitri qui est accusé et condamné pour ce meurtre mais il a été commis par son demi-frère Smerdiakov, l’épileptique. Chez lui, le motif de la rivalité sexuelle est clairement admis11.” C’est en effet pour épouser Catherine, “une femme de mauvaise vie”, que le père et le fils s’affrontent jusqu’à la mort.

Le symptôme hystérique est donc le refuge, la forme d’expression la plus épurée, même si elle est camouflée, du meurtre du père, de la motion meurtrière du complexe d’Oedipe. Voici comment Freud arrive à ce point décisif en partant de cette nouvelle approche de l’épilepsie mise littéralement en révolution par les données de la psychanalyse.

Quand la féminité de Dostoïevski

prend sous son aile toute sa culpabilité

L’ axiome de la bisexualité est, cette fois encore, extrêmement prévalent dans l’histoire de Dostoïevski.

Freud nous démontre comment cette féminité de Dostoïevski incorpore tous les sentiments de culpabilité de cet homme, dont le père a été vraiment assassiné, et les utilise à son profit et comment, surtout, elle est un camouflage de sa haine pour le père. Ce texte nous apporte en effet quelque chose de très nouveau dans l’approche de la bisexualité. Il souligne, pour la première fois, comment les différentes composantes du complexe de castration sont inextricablement liées à trois sources du sentiment de culpabilité et s’y expriment au moyen de cette bisexualité.

Freud, pour expliciter ces faits repart, une fois de plus, de son mythe fondateur de la psychanalyse, celui de Totem et tabou. La source première du sentiment de culpabilité est celle du meurtre du père, crime majeur de l’humanité et de l’individu. Mais il peut encore être alimenté par d’autres sources et surtout par une composante féminine passive et masochiste, donc par un plus ou moins grand degré de bisexualité12 qui échoit en partage à chaque individu.

Cette composante féminine passive utilise, en effet, à son profit, comme un moyen de jouissance, le sentiment de culpabilité et infléchit son destin dans le sens d’une recherche de punition et de malheurs. Une formule en livre le secret : “Plus on est malheureux, plus on est heureux.” Quand cette composante sexuelle est particulièrement forte, la menace que la castration fait peser sur la virilité pousse paradoxalement le garçon dans la voie de la féminité. Au lieu de renoncer à ses positions oedipiennes, il se féminise. Il désire se mettre à la place de sa mère et jouer le rôle de celle-ci comme objet d’amour du père.

La troisième source du sentiment de culpabilité est provoquée par l’apparition du surmoi et de ses liens persécutifs au moi13. Il y a, à ce moment-là, nous dit Freud, une redistribution des rôles. Le surmoi assure la relève d’un père dur et violent, punisseur et sadique, tandis que le moi devient masochiste et au fond féminin passif. Dans le cas de Dostoïevski, le père était effectivement dur et violent et nous pouvons attribuer l’extraordinaire sentiment de culpabilité ainsi que son comportement masochiste à une composante féminine particulièrement forte.

Ainsi, pour les regrouper, Freud explique-t-il la féminité de Dostoïevski par la conjugaison des trois composantes : bisexualité constitutionnelle particulièrement forte, sentiment de culpabilité pour ses désirs de mort à l’égard de son père et ses rapports conflictuels avec ce père dur, violent, sadique, introjecté comme surmoi.

Trois références au mythe de “Totem et tabou”

Par trois fois, Freud réévoque ce mythe pour décrire le destin névrotique de Dostoïevski. Une première fois c’est pour poser le meurtre du père comme point d’origine de la culpabilité inconsciente. Une seconde fois pour décrire les attaques de mort de Dostoïevski. Elles étaient en effet toujours précédées d’une explosion de joie. Freud indique qu’elle constituait la trace, la répétition de la joie qu’il avait dû éprouver à l’annonce de la mort de son père. Or cette même joie les frères de la horde primitive l’avaient éprouvée au moment où ils avaient réussi à tuer leur père et l’avaient mangé au cours d’un repas totémique avant de sombrer à jamais dans les affres de la culpabilité14. Quand il évoque pour la troisième fois ce mythe, c ‘est enfin pour expliquer le grand besoin de punition de Dostoïevski. Il tentait de se délivrer de sa culpabilité en s’identifiant au Christ sauveur, au Christ rédempteur, à celui qui avait pris en charge le poids de tous les péchés du monde. “Par une répétition individuelle, écrit Freud, d’un développement accompli dans l’histoire universelle, il espérait trouver, dans l’idéal du Christ, une issue, une libération de la culpabilité et même utiliser ses souffrances pour revendiquer un rôle de Christ.”

Cependant Freud omet de reprendre, par rapport à Dostoïevski, ce qu’il avait indiqué de la fonction de ces identifications au Christ par rapport au désir de la mère. En effet il ne faut pas oublier qu’au moment même où ces fils semblent s’offrir en victimes consentantes pour expier les péchés du monde, ils célèbrent aussi le triomphe de la religion du fils sur celle du père. De plus, les cultes de ces divinités juvéniles sont toujours liés à ceux des grandes déesses mères.

Le culte du Christ est lié à celui de la Vierge Marie et il ne faut donc pas oublier que ces fils évincent leur père, non seulement auprès de leurs fidèles, mais dans l’amour de leur mère. A quel prix? C’est ce thème qui est repris dans la dernière partie du texte de Freud consacré à Dostoïevski.

Coup de théâtre: un beau jeune homme

sauvé par une femme, dans les jardins du casino

Dans le fil de cette étude sur la passivité, le masochisme et la féminité de Dostoïevski à l’égard du père, Freud semble soudain quitter son sujet pour décrire et analyser un roman de Stephan Zweig qui a pour titre Vingt-quatre heures de la vie d’une femme.

Pourtant, malgré les apparences, cette dernière partie, hors thème, a, par rapport au travail de Freud sur Dostoïevski, une portée interprétative. Elle nous montre en effet comment, au delà de cette haine pour le père masquée par l’amour, c’est, au dernier terme, l’amour pour la mère qui doit toujours venir réoccuper le devant de la scène et se révéler source de la névrose.

Dans cette nouvelle, une dame distinguée, maintenant âgée, raconte comment elle avait rencontré, une vingtaine d’années auparavant, à une table de jeu, un jeune homme qu’elle avait tenté de sauver du suicide. Elle était déjà, à cette époque, mère de deux grands fils et pour essayer de sauver ce jeune homme, elle avait été entraînée fort loin : elle avait couché avec lui dans un sordide hôtel, une maison de passe. Mais cette mère, transformée en putain, n’avait pourtant pas réussi à sauver ce fils de l’emprise du père. Nous abordons là, avec ces tentatives de sauvetage par la mère et non par le père, les surprises que recèle encore l’Oedipe inversé.

Qu’une femme soit son symptôme

Dans chacun des textes de Freud sur l’hystérie et sur le noyau hystérique de toutes les névroses nous avons à chaque fois vu ressurgir, au-delà de ce rapport de haine et d’amour au père, le primitif rapport à l’objet maternel : Freud l’évoque, à propos de Dostoïevski, sous la forme de ce roman. Mais on peut aussi se rappeler que c’est par l’intercession de la Vierge Marie que, par deux fois, le peintre Christophe Haitzmann avait été délivré de son pacte avec le Diable.

Ce rapport à l’objet maternel se retrouve également dans l’histoire de l’Homme aux loups, à propos de ce que Freud appelle “percée vers la femme” et dans l’histoire de l’Homme aux rats avec le fantasme des deux femmes gigognes, deux femmes qui vivaient de leurs charmes et qu’il rêvait de payer en unités-rats. Ces deux composantes soulignées par Freud, la mère tout à la fois Vierge Mère et putain, se retrouvent toujours dans les fantasmes de sauvetage par la mère.

Dans le cas de Dostoïevski, son rapport à la Vierge Marie est évoqué en raison de son identification au Christ. Ces vierges sont des Piéta, des Mater Dolorosa. Par contre, c’est, par le détour du roman de Stephan Zweig, à propos de la passion du jeu de Dostoïevski, qu’il décrit cette mère devenue putain qui pourrait le sauver.

Comment donner toute sa portée à ce coup de théâtre refaisant surgir l’objet maternel dans la névrose de Dostoïevski? Pour que le père cesse d’être un personnage terrifiant, Dieu ou Diable, il faut qu’il soit descendu de son piédestal, que destitué de sa position de père idéalisé, il redevienne un père réel, plus près du pauvre type que du héros. Rien de mieux, rien de plus efficace pour obtenir ce résultat que de tenir compte de l’amour qu’il peut éprouver pour sa femme. Si la mère peut en effet devenir, aux yeux du fils, une putain, c’est parce qu’il découvre avec horreur qu’elle aussi peut avoir une vie sexuelle. Dans le meilleur des cas c’est avec son père.

C’est par le biais de ce repérage que nous pouvons déchiffrer un passage extrêmement ardu du séminaire de Lacan, R.S.I..

En effet les analystes parlent souvent d’une relecture de Freud par Lacan mais omettent souvent de dire qu’il y a, tout aussi bien, une relecture possible de Lacan par Freud.

Ce fragment de texte concerne ce que Lacan appelle la “père-version du père “, celle qui “est faite d’une femme objet a, cause de son désir15”.

Voici comment elle est suggérée : “Un père n’a droit au respect sinon à l’amour que si le dit respect est “père-versement” orienté c’est-à -dire fait d’une femme objet a qui cause son désir”. C’est cette femme, cause de son désir qui, dans sa parole, l’instaure comme support de la métaphore paternelle, mais le destitue aussi de sa position de Dieu le père. Il a, à cause d’elle, des désirs. Il est manquant. Il est castré.

Le fait qu’une femme soit le symptôme du père apporte une note rassurante à la fonction du père castrateur, celle qu’il a dans sa position d’exception.”Le père, soutient Lacan, ne peut être le modèle de la fonction qu’à en réaliser le type”. Ce père doit en effet occuper une double position dans la fonction phallique. Il y est certes mis en position d’exception, pour soumettre sa progéniture aux nécessités de la fonction phallique mais il doit aussi y être, lui-même, assujetti. C’est ainsi que ce père étant castré, l’enfant, s’identifiant à lui, pourra se choisir, lui aussi, une femme comme cause de son désir, se choisir une femme au titre de symptôme.

Cette “Père-version du père”, ainsi posée par Lacan, a l’intérêt de montrer que l’angoisse de castration porte avant tout sur des fantasmes de castration imaginaire par rapport à un père idéalisé, non castré et que toute autre est la castration symbolique.

Celle-ci, ayant pour fonction de séparer le désir du sujet du désir de l’Autre, met justement un terme- au moins temporaire- à l’angoisse de castration ainsi d’ailleurs qu’à la culpabilité.

Cette double position du père, inscrit dans la fonction phallique tout à la fois comme étant celui qui occupe la fonction d’exception du père, celui qui instaure la loi de la castration et qui, en même temps, doit se compter comme tout homme, soumis, lui aussi, à cette dure loi, ouvre des perspectives importantes et pourtant peu explorées sur ce que devraient être les positions phalliques, les positions sexuées de l’analyste dans le travail qu’il effectue avec ses analysants et la différence de position qu’impliquerait donc le fait d’être un homme ou une femme pour occuper cette place. Elle ouvre donc aussi la question, pour le moins inattendue dans ce contexte, de la formation du psychanalyste.

(Extraits d’un ouvrage paru chez L’Harmattan, en 1997,

Eloge de l’hystérie masculine

Sa fonction secrète dans les renaissances de la psychanalyse )

 

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