"Fenêtre ouverte"

Ce qui fait passe

Trois thèmes s'entrelacent dans la littérature analytique, celui de la "fin de l'analyse" et notamment de ses critères, celui de "l'après analyse" avec le passage ou non au métier d'analyste, et "la passe" ou encore la "formation de l'analyste".

La fin de l'analyse

 De nombreux textes cliniques sur la fin de l'analyse exposent les critères que doit retenir l'analyste et les techniques de terminaison. Des textes théoriques tentent d'articuler ce qui produit pour le sujet à ce moment-là. Ce thème reste un lieu d'affrontement entre écoles, entre doctrines, tant les critères de terminaison authentique sont variés : identification au moi de l'analyste chez les uns, désêtre de l'analyste et traversée du fantasme fondamental chez les autres (avec la variantes: réduction transférentielle avec séparation de l¹objet a, et la variante identification au symptôme), savoir-y faire avec le symptôme et "philia" analyste - analysant (1) chez d'autres encore. Ces grands types doctrinaux de fin sont rassemblés dans la livraison de Che voi consacrée à la formation de l'analyste (2).

Ma réflexion a emprunté le chemin d'une question pour moi troublante: quel est le poids de la doctrine de l'analyste dans la manière dont se déroule la fin? Quelle est, dans cet événement, la dimension de reproduction ?

Sans doute faut-il entendre dans ce questionnement un effet de structure personnelle, que l'on pourrait résumer par "le cauchemar du clone" (Est ce que les analysants ressemblent à leurs analystes?) ou "le cauchemar de la compacité " (la fin d'analyse serait-elle un dispositif "comme dans les livres",  bien lisse, bien fermé, sans trou).

Ma réflexion est donc partie d'une inquiétude devant ce qui pourrait confiner à l'évidence: les analysants qui "terminent", terminent comme leur analyste leur suggère de le faire, comme il les "conduit à le faire, ne serait-ce que par ce mécanisme simple, à savoir qu'il ne les "lâche" pas avant qu'ils n'aient prononcé les sésames de sortie ou satisfait aux critères de fin de cure qu'il reconnaît.

Ce qui fait sésame pour un analyste donné s'est construit sur la base de sa structure singulière, de son histoire, de sa propre analyse et propre fin d'analyse, et renvoie aux signifiants doctrinaux qu'il a choisi d'habiter, à l'école qu'il reconnaît. Du coup les fins réelles, même si en chacune d'elles émerge du radicalement singulier, sont-elles, en même temps, après coup, approximativement classables dans les cases d'une liste finie de doctrines données. Ce fait mérite réflexion.

On peut commenter de différentes façons ce lien probable entre la fin de l'analyse de l'analyste et celle de son analysant. Les deux principaux commentaires me paraissent tout à fait justes tous les deux

1- La fin qu'a vécue et faite d'analysant, c'est bien la sienne: fatale, lumineuse, qu'elle soit prévue par l'analysant consciemment (comme quand un analysant annonce: "Un jour, je ferai la passe" ) ou inconsciemment, s'il a l'impression que sa fin de cure lui est tombée sur la tête. Dans les deux cas, il aurait été averti de ce style de fin, soit parce qu'il aurait choisi l'école à laquelle appartenait son analyste, soit parce que, moins informé de doctrines, il serait, de fait, resté à travailler avec cet analyste là, et aurait donc accepté de continuer à se colleter avec cet inconscient là. Dans les deux cas, il a d'une certaine façon "choisi" à l'avance son orientation et son style de fin de cure, il en est pleinement responsable.

2- Il y a là, dans le moment de la fin de cure, quelque chose à analyser chez l'analyste, de l'ordre de la suggestion, ou de la résistance, ou de la névrose particulière de l'analyste. Si on le décrit ce phénomène en termes de suggestion, sans doute faut-il y lire comme une façon de ne pas laisser l'analysant libre de détacher son désir du désir de l'analyste, comme une tentative et un espoir, au moment du départ de l'analysant, (deuil non fait? Besoin narcissique?), d'imprimer sa marque de fabrique ou au moins de laisser sa trace. L'analysant peut le percevoir. Brusquement. Dans ce cas, cela fait partie de son paquet de dernière séance, avec lequel il devra ensuite faire quelque chose.

 Dogmatismes pratiques, répétition, clonage

 Mais il faudrait ajouter à ces deux commentaires qui me paraissent conjointement éclairants, qu'il arrive effectivement que des dogmatismes pratiques soient à l'¦uvre dans la fin de cure. Dans ce cas, la marque est laissée de façon à être indélébile et identifiable - cela se voit dans les cures interminables où les analysants rejoignent leur analyste dans les institutions analytiques qu'ils ont mises en place. La possibilité n'est alors pas laissée à l'analysant de cette perception particulière de la trace de l'analyste dans sa propre fin de cure et de l'ouverture de l'exigence d'élaboration qui accompagne cette perception.

Geneviève Morel, AE à l'ECF pendant longtemps, ayant quitté L'ECF il y a deux ans environ pour participer à la fondation d'une nouvelle association lacanienne indépendante (ALEPH), décortique des passes qu'elle a vécue en tant qu'AE, saisies comme occasion de pouvoir regarder comment les petits analystes se fabriquent.

Voici un bref extrait d'un texte qu'il vaut la peine de lire en entier. "J'ai choisi l'exemple d'un analyste, M. X, dont plusieurs analysants ont fait la passe devant le cartel dont j'étais membre. Le symptôme de cet analyste, M. X, sensible, nous le verrons dans sa pratique, est de vouloir faire le " bon père ", celui qui incarnerait une certaine norme idéale pour les fils. Deux passes, de deux hommes en analyse avec M. X, Gil et Jules, mettent en évidence les effets induits sur deux sujets de structure et d¹histoire différentes. Une analysante de Jules, Ève, a elle aussi présenté la passe devant le même cartel. Ainsi verra-t-on comment Jules analysait Eve avec le symptôme qu¹il avait construit avec M. X (3). L'histoire détaillée qu'elle fait ensuite du passage à l'analyste de Gil, Jules, puis Eve illustre bien les ravages d'une transmission dogmatique de la psychanalyse.

Ce qu'elle décrit relève, sinon du clonage, au moins de la répétition. Cela passe par un mécanisme qu¹elle ne pense pas, comme je l'ai fait plus haut, en termes de suggestion, mais en termes de reproduction du symptôme. L¹analysant crée un nouveau symptôme à partir du symptôme dont il souffrait à l¹entrée de la cure, qui reste inanalysé , et à partir de celui de l¹analyste. Dans la pratique, le nouvel analyste analysera avec son symptôme, donc gardera ainsi une marque du symptôme de son analyste.

Sous certains de ces aspects, ce phénomène est décrit par Geneviève Morel comme général. A mon avis, ce sont la non ­perception de ce phénomène, et l¹organisation institutionnelle de sa non perception, qui produisent de la répétition, de la reproduction, du dogmatisme. On peut imaginer que le dogmatisme pratique aille jusqu'au "clonage" des analystes.

Mais revenons au cas plus intéressant des fins de cure non dogmatiques.

 Sur l'après analyse

 L'après - analyse est un moment d'énergie heureuse, d'effervescence particulière dont il faudrait décrire la coloration singulière, de trouble autour de la nature du lien à l'analyste ou à l¹analyse, d'appel à une nouvelle élaboration notamment pour penser ces liens. Cure terminée. Analyse infinie. Si par ailleurs l'analysant s'est déjà "autorisé de lui même" en cours de cure, et se sent pouvoir se présenter maintenant comme un "analyste en formation", cet appel à l'élaboration s'oriente autour du passage de la position d'analysant à celle d'analyste en formation, mais dans tous les cas, l'après - analyse est bien un processus, au cours duquel des remaniements psychiques spontanés continuent à s¹accomplir.

Le n° 4/97 de la RFP, intitulé "Apres l'analyse", introduit par M de M'uzan (4) développe un point de vue similaire, avec diverses nuances, dont une thèse intéressante autour des deuils dont on dit en général qu¹il faut les accomplir en fin de cure ou après l¹analyse.

- le deuil de l'analyste

- le deuil du dispositif de la cure

- le deuil de l'activité mentale propre à la posture d'analysant.

S¹il théorise peu les deux premiers, M'uzan et plusieurs des participants au numéro développent l'idée que le troisième n¹est ni utile ni bénéfique à accomplir, au moins pas dans une logique de "rupture". Après la cure réussie, " le moi post analytique est amoureux de l¹inconscient ", il a même pour lui les "yeux de Chimène", et ce peut être la source d¹un processus analytique indéfini, comme après coup de l¹analyse, le numéro le montrant sur plusieurs cas cliniques.

 La passe

 Cette relance de l'élaboration dont je viens de parler est le premier objectif du dispositif de la "passe" en place à l'ECF. mais elle en suit plusieurs à la fois. Un deuxième objectif est de communiquer l'expérience singulière d'un analysant à la communauté analytique, pour que celle-ci puisse en faire son miel clinique et théorique Le troisième est d'introniser l'analyste, le " qualifier " (au sens sociologique), avec les enjeux institutionnels, politiques, économiques, de filiations symboliques etc. qui caractérisent toute procédure de recrutement.

On pourrait y ajouter un objectif circonstanciel suggéré par Diana Estrin, concernant une manière de gérer le transfert tenace suscité par un individu trop charismatique, à l'époque où tous ses analysants avaient du mal à faire le deuil de Lacan : "allez voir ailleurs !"

L'observation des institutions montre qu'il est toujours très mauvais de courir plusieurs lièvres à la fois dans une même procédure, en s'imaginant qu'elle va pouvoir servir à tout. Si l'on juxtapose les finalités, c'est toujours l'objectif le plus institutionnel qui écrase les autres, même si au départ ils sont tous honorables et même si les autres sont déclarés être au fond plus importants que l'objectif institutionnel. Les objectifs à enjeux institutionnels, non seulement aplatissent les autres, mais finissent par jouer un rôle carrément pervers par rapport à eux, par devenir contradictoires. G. Morel raconte comment dans le cas de Gil, évoqué ci-dessus, les objectifs institutionnels passèrent avant tout, puisque son analyste M. X fit pression pour qu'il fût " reçu ", Gil représentant à ce moment là un enjeu institutionnel, contre l'avis du jury de la passe. Elle fait aussi la remarque que les passes concernaient des analysants d'un très petit nombre d'analystes, des didacticiens de fait, ceux qui détenaient en même temps le pouvoir institutionnel.

Cette dernière remarque m'amène à la réflexion suivante. Dans ses plus mauvaises interprétations, les plus institutionnelles, la passe comme procédure ne peut donc que glisser que vers une imitation institutionnelle de la thèse universitaire, même sans en avoir le rituel. Les choses essentielles, à savoir la réponse " reçu/refusé ", sont réglées d'avance, avant l'oral, en lien avec la place symbolique du "patron" et l'inclusion du candidat dans la stratégie de ce patron; de plus, une soumission de bon aloi à l'institution, c'est-à-dire discrète, voire masquée, est requise du candidat. Dispositifs plutôt cruels, puisqu'on peut se faire recaler à la passe ou se retrouver comme celui qui a évité de l'affronter.

Il reste que pour moi les fonctions 1 et 2 de la passe sont importantes. La première paraît même essentielle dans le parcours d'un analyste : ne pas oublier pourquoi il l'est devenu et sur quoi il s'appuie pour ce faire : désir, symptôme, fantasmeŠ.. Risquer à l'oral ou formaliser à l'écrit ce savoir fugitif, l'ouvrir à un processus d'élaboration, le transmettre: il y a certainement plusieurs dispositifs qui permettent de faire cela.

Par rapport aux deuils évoqués par M'uzan, il me semble que le fait de rendre compte de son analyse, de la raconter à un autre analyste (en qui on a confiance), est un moment très émouvant, surprenant: épurement des lignes, émergence de nouveaux signifiants, lancement d'un processus indéfini.

Le fait de travailler, parler ou écrire, avec d'autres analystes, participe aussi de cette relance, notamment dans le cadre d'un changement d'Ecole. Le vagabondage entre les groupes (sauf pour l'IPA, à laquelle on ne peut pas venir si on n'y était pas au départ) permet une respiration qui favorise aussi cette élaboration.

Il resterait donc à décrire précisément les dispositifs et les événements qui, sans être la passe millérienne, font passe. Ce texte a cherché à poser les lignes d'un tel programme de recherche.

Lise Demailly

octobre 2001

"Fenêtre ouverte", Collioure, 1905, Matisse

 Notes

1 - " Que reste-t-il de nos amours..." Liliane Fainsilber. Sur ce site, Le goût de la psychanalyse : http://perso.wanadoo.fr/liliane.fainsilber/philia.htm

2- Che voi n° 15 La formation de l'analyste, L'Harmattan.

3- Revue Française de psychanalyse, 4/97 "Apres l'analyse", notamment le texte de M'uzan, les yeux de Chimène

4- G Morel, liste Dire," La transmission de la psychanalyse, séminaire du 11 janvier 2001"(dire@yahoogroupes.fr)

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