prêtez-moi vos mots

et je lance les dés

 

la clinique analytique

est le repérage de la structure

avec le transfert


Saisissez-vous comment

quitte ou double, déterminé à déconstruire, obstiné, je vous tiens, je vous retiens, je démontre l’impossible, je prouve dans cette très longue litanie, j’use, j’éreinte, j’épuise, de mon doute acharné, toutes les figures possibles de la négativité, je vous éprouve.


Voyez comme je suis.

Belle victime coupable, je viens à vous, déjouer les pièges de ma ruse innocente. Je peux mentir, je peux voler, j’ai mal; dans ma douleur la vérité en souffrance attend d’être délivrée. Aimez-vous les énigmes? Par leur charme authentique, je vous sollicite.


Si vous savez tenir parole,

je promets. Ces mots qui à chaque montée d’angoisse me quittent, pourrai-je les prononcer?. Ils sont ma parure; dire me vêtit et me dénude, j’ai honte. Tenez-vous bon, je crains que vous ne trahissiez. Au risque de me perdre, ici et maintenant, je vous engage.

Les névroses sont de transfert.

Selon leur structure, impossible, énigmatique, dangereux, court le désir entre les mots.

Selon son style, chaque sujet qui, dans sa structure, prend la parole, éprouve, sollicite, engage, avec le transfert, le désir et la parole de l’autre, comme lui, sujet.

prêtez-moi vos mots,

mots de plume, mots de plomb,

les mots de l’ordinaire, dans mon rêve la nuit dernière,

transportés à votre adresse, résonnent ce matin d’un sens inattendu.


je lance les dés,

tuchè ! les chiffres de la chance,

les signifiants de la rencontre ouvrent, avec le transfert

l’aire du désir pour l’analysant,

automaton, les dés étaient jetés,

les mêmes chiffres reviennent,

les horizons se bouchent, l’inconscient se referme

et la structure de la névrose se révèle,

inspire - expire, dans sa propre pulsation, à force de répétition.


prêtez-moi vos mots

et je lance les dés

ainsi vont ces métaphores qui portent,

avec le transfert,

le dire de l’analysant à l’oreille de l’analyste.


Dans ce pacte de parole qui les lie désormais, analyste et analysant s’appliquent à déchiffrer les lettres du destin, et qui sait, changer peut-être son cours.

"Le transfert est la mise en acte de la réalité de l’inconscient"(1),

Cette formule, Lacan nous invite à nous y fier.

C’est un aphorisme au sens noble, qui pour notre heur n’a pas encore été usé, contrairement à tant d’autres dont il a eu le secret.


Avec le transfert dans la cure, transfert de l’analysant vers l’analyste, la réalité sexuelle de l’inconscient est en acte. Avec le transfert, demande d’amour, adviennent effectivement, montent sur scène les signifiants de la pulsion sexuelle, les signifiants embusqués que révèlent les formations de l’inconscient.


Avec le transfert, l’analyste repère la structure de son analysant.

Celui-ci, le transfert qu’à l’égard de l’analysant l’analyste réserve, est l’unique moyen -à entendre dans le sens d’un moyen de transport- par lequel il offre son écoute avertie.

Moyen léger, par le désir qu’il porte, il a fonction de levier: il permet de soulever le poids des affects les plus pénibles.

Moyen discret, il a fonction d’aimant: il attire et soutient avec ses propres signifiants qu’il met à disposition, les signifiants à l’oeuvre dans l’inconscient de l’analysant.

Moyen efficace à condition que l’analyste le règle à la bonne distance, il a fonction de source lumineuse: il éclaire, ramène au jour dans l’espace de la cure de l’analysant, l’objet de son désir inconscient.


Mais il est encore un autre transfert sans lequel ces deux précédents sont stériles.

Il est de même nature, érotique. Il obéit au même procédé de l’inconscient, la sublimation. Il est aussi indispensable à la parole qu’à l’écriture.

Pour que dure la psychanalyse, il est vital.

C’est le transfert qui nous engage ici, celui que l’on appelle le transfert de travail.

Il passe, entre nous, par les textes.


"(...) le texte de Freud, (...) nous y trouvons cette recherche jamais épuisée de significations qui l’offre par destination à la discipline du commentaire. (...) texte véhicule d’une parole en tant qu’elle constitue une émergence nouvelle de la vérité; (...) s’il convient de (lui) appliquer toutes les ressources de notre exégèse, (c’est pour) le traiter comme une parole véritable, (...) dans sa valeur de transfert. (...) Ceci suppose qu’on l’interprète. (...)

Les textes de Freud se trouvent avoir une véritable valeur formatrice pour le psychanalyste en le rompant, comme il doit l’être, (...) à l’exercice d’un registre hors duquel son expérience n’est plus rien. (...) il n’est pas libre de s’y dérober. " (2)


Et lorsque, pas libres de nous dérober à cet exercice, nous accrochons notre transfert aux mots que nous prêtent ces textes, que mille fois sur le métier nous remettons notre ouvrage, notre patience porte parfois ses fruits. Avec le transfert, il peut arriver, miracle, que nous puissions deviner comment, dans quelles condition de transfert, l’auteur que nous avons choisi, a dit, a écrit, ce qu’il savait à son insu.


poète, prêtez-moi vos mots

"un coup de dés jamais n’abolira le hasard"


La métaphore inaugurale de ce texte, métaphore insistante et renouvelée du lancer de dés, est une métaphore chère à Lacan.

Elle lui vient de Mallarmé.

Voici comment, l’une de ces fois où il l’empruntait, il la restituait à son auteur:

"Le seul énoncé absolu a été dit par qui de droit: à savoir qu’aucun coup de dé dans le signifiant, n’y abolira jamais le hasard, -pour la raison, ajouterons-nous, qu’aucun hasard n’existe qu’en une détermination de langage, et ce sous quelque aspect qu’on le conjugue, d’automatisme ou de rencontre." (3)

Automaton et tuchè, c’est par cette phrase que se terminent les Ecrits.


prête-moi ta plume, ami,

""Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée" (J.L.)"(4)


Et Lacan de se trouver rajouter, dans une note en bas de page, pour les besoins de l’édition, à ce vers de Mallarmé, suggéré par "l’enfant de cette nuit" que lui apportait ce jour-là Hyppolite, ses propres initiales entre parenthèses.


"Don du poème", offrande de l’enfant d’une nuit de travail, lorsqu’Hyppolite et Lacan lisaient ensemble, commentaient, interprétaient, la Verneinung de Freud, il y avait entre eux deux, le Mallarmé du coup de dés.


Il y avait aussi Kojève, Hegel et Platon, et puis toute la philosophie...

Et il y avait encore, l’allemand, le grec, l’anglais...

ça brûle, Horatio,

à l’horizon, le russe, puis l’hébreu...

et avec ces langues comme des ancriers (sic) dans lesquelles ils trempaient leur plume,

il y avait l’amitié avec la poésie.(5)

Jacy Arditi

janvier 2003

 

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-1- J. Lacan Séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse 1963-64 Séances des 22 et 29.4.1964.

-2- Citation composée de Lacan, faite de passages p.381 et 382 des Ecrits.
-3- J. Lacan La métaphore du sujet, dernier paragraphe de ce texte, in Ecrits, p.892
-4- J. Lacan Ecrits p.879 Commentaire parlé sur la Verneinung de Freud par Jean Hyppolite
-5- Lapsus calami, faute d'orthographe! "Ancriers" est venu s'écrire ici avec un "a" au lieu du "e" de mon intention. Pour dire peut-être aussi comment ils jettent leurs ancres dans la mer des langues; pères symboliques, ils font de nous les témoins de leur ancrage dans les langues... maternelles.

 

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