Lise Demailly

Eloge de l’approche structurale

 

-II-

 

L'exemple de la phobie

 

Relecture de Inhibition, symptôme, angoisse 

 

Nous avons rappelé en première partie de ce texte les caractéristiques de l’approche structurale et de l’approche structurale freudienne en particulier. Il s’agit dans cette deuxième partie de prendre un exemple, celui de la construction du concept de phobie.

 

Freud construit le concept de phobie dans une série de textes, dont les plus célèbres concernent le cas du petit Hans et de l’homme aux loups, mais il faut y ajouter le chapitre « L’angoisse « et « résistance et refoulement » de l’Introduction à la psychanalyse. La formulation la plus achevée se situe sans doute dans Inhibition symptôme angoisse (ISA dans la suite du texte), et ses Suppléments. Je vais déployer les thèses de Freud concernant la phobie en reprenant au plus près l’ordre d’exposition des chapitre VII et VIII de ISA qui mobilisent les deux exemples du petit Hans et de l’Homme aux loups. Des thèses tres proches figurent dans les Nouvelles conférences pour la psychanalyse (NCP dans la suite du texte).

 

1- La phobie implique des refoulements

 

Freud se demande si une pulsion agressive (contre le père) peut aussi être l'objet du refoulement, comme la pulsion érotique (motion tendre à l'égard de la mère) et conclut que oui en référence à sa seconde théorie des pulsions. Ce sont l'ensemble des composantes du complexe d'Œdipe qui sont refoulées : il y a "une quantité de refoulements” "(ch. V).

 

La phobie implique donc un refoulement. (Freud laisse explicitement de côté la question de savoir si le refoulement exige le stade génital). Dans l'hystérie, ce refoulement est plus complet (sans être jamais totalement réussi) puisque la lutte contre la motion pulsionnelle s'arrête à la formation du symptôme, alors que dans les autres névroses, il y a un « épilogue qui traîne en longueur ou qui n'en finit pas " (p14) et puisque, dans la phobie, le symptôme ne suffit pas à faire disparaître l’angoisse.

 

Le refoulement implique le maintien dans le Ça des éléments refoulés du complexe d’Œdipe. Les composantes du complexe d’Œdipe, refoulées, ne peuvent donc pas être abandonnées.

 

Ce qui est refoulé, ce sont des représentations (plus précisément, Vortellung-Representänz), le quantum d’affect en étant délié.

 

2- L’angoisse de castration est à l’origine du refoulement

 

Le moi a reconnu le danger de castration, donne le signal d'angoisse, et inhibe le processus d'investissement menaçant dans le Ça (théorie de l'angoisse signal, source du refoulement, selon la « deuxième théorie de l’angoisse »).

 

3- Condensation et déplacement

 

L’angoisse de castration reçoit un autre objet et une expression déformée, "être mordu par le cheval", "être dévoré par le loup". Il y a formation substitutive (condensation et déplacement). Le contenu de l'angoisse est inconscient et est conscient sous son aspect déformé. Là aussi on repère le rôle central des représentations, soumises à condensation et déplacement.

 

4- L’inhibition fait partie du symptôme

 

Pour éviter l'objet phobique, le moi produit une inhibition (ne plus sortir et risquer devoir de chevaux, ne plus prendre le livre d'images).

 

5- L’angoisse de castration est une angoisse devant un danger réel et extérieur

 

Y a t-il projection, se demande Freud, comme je le disais dans mes ouvrages précédents? Peut-être pas, car dans la phobie il s’agit de remplacer un véritable danger extérieur, le risque de castration, par un autre danger extérieur, le cheval, et non pas de remplacer un danger interne par un autre danger externe.

 

Remarquons que ce passage nous surprend, peut être à cause du statut de la castration chez Lacan qui insiste sur le caractère imaginaire de l’objet visé.

 

Les positions des deux auteurs ne sont pas les mêmes. Même s’il reconnaît que la castration réelle n’existe plus et que ce n’est pas la même chose de rencontrer réellement un loup ou d’être phobique du loup, malgré ces concessions, Freud maintient qu’il s’agit pour le moi d’un danger réel, c’est-à-dire externe (remarquons l’équivalence entre extériorité et réalité). Il insiste : « la menace vient du dehors » (NCP p115).

 

6- Un » semblant de projection »

 

Qu’en est-il donc de la projection comme mécanisme propre à la phobie ? Son rôle est tout de même maintenu car elle sert à distinguer phobie et obsession ("pas le moindre semblant de projection dans l'obsession » dit Freud, ISA p 52 (1)

 

7- La régression et le contre-investissement

 

Mais il y a un mécanisme de plus dans la phobie, toujours pour échapper au danger pulsionnel, un processus de régression (ISA p51) vers l'enfance. Chez le Russe, il y a par exemple une régression de l'angoisse de castration à la phase orale. Cette régression permet de mettre en place des contre-investissements (des objets contra-phobiques dirions-nous aujourd’hui (2). « Dans les phobies, la technique du contre-investissement est encore plus frappante que dans l’hystérie « (ISA p87)

 

8- Une théorie connexe : celle de l’angoisse

 

La construction théorique de la structure phobique est connectée à celle de l’angoisse (la seconde théorie de l’angoisse).

 

Dans la névrose traumatique, ce ne peut pas être l'angoisse de mort qui est la cause de la névrose, mais forcément l'angoisse de castration, parce que l'angoisse de mort n'a pas d'enracinement dans l'inconscient (3). Le moi a été préparé à la castration par des pertes d'objet régulièrement répétées. L'angoisse, signal du danger, est le plus souvent signal du danger de castration, et apparaît liée à une perte, une séparation, ce qui amène Freud à reprendre en partie, tout en s’en démarquant la théorie d’Otto Rank sur l’angoisse de la naissance.

 

L’angoisse est un affect et sensation déplaisante, avec décharge physiologique, devant un danger. Qu'est ce qu'une "situation de danger" ? se demande Freud..« La menace intérieure perçue par le garçonnet n’est redoutée de celui-ci que parce qu’elle est susceptible d’évoquer un danger extérieur auquel il faut échapper par le renoncement à l’objet aimé ». Il y a donc un fort « collage » (LD) entre le danger extérieur et le danger pulsionnel. Le mode d’action des dangers externes est leur dimension traumatique : « la chose redoutée, l’objet de l’angoisse, c’est toujours l’apparition d’un facteur traumatique qu’il est impossible d’écarter suivant la norme du principe du plaisir » (NCP)

 

Le circuit s’écrit ainsi :

 

Motions pulsionnelles à elles évoquent un danger externe à les motions pulsionnelles deviennent elles même dangereuses à on peut combattre le danger externe par des mesures prises contre le danger interne à sauf dans le cas de la phobie, où le danger connaît un (re) déplacement vers l’extérieur (ISA p 71)

 

Globalement l’angoisse est un jugement de détresse devant une situation traumatique (ISA p 95). Les angoisses infantiles se produisent en cas d'absence de l'objet, de la perte de l'objet (corrélatif de l'état de détresse). On peut voir le lien avec l'angoisse de la naissance (séparation) et l’analogie avec l'angoisse de castration, « car la première forme que prend ultérieurement l'angoisse, à savoir l'angoisse de castration, qui survient à la phase phallique est elle aussi une angoisse de séparation ». Il y a une "chaîne », une liaison génétique entre les différentes formes d'angoisse. La forme suivante dans le développement est l’angoisse devant le Surmoi : « la punition du Surmoi est une forme dérivée de la punition de castration, (ISA p 52) qui peut prendre la forme de l'angoisse de mort ».

 

Les angoisses concrètes ont finalement une double origine (par où Freud opère une synthèse de ses deux théories) :

- l’angoisse « automatique » en présence d’un facteur traumatique.

- l’angoisse signal en prévision de la possibilité du facteur traumatique (ce qui implique un système de « traces » dont le langage est partie prenante)

 

9- Une catégorie englobante : celle des névroses de transfert

 

La cause des névroses reste une énigme (p 75 ISA). On peut juste évoquer le fait qu’il y a pour chacun une limite au-delà de laquelle son appareil psychique échoue à maîtriser l’excitation et rappeler le rôle de la compulsion de répétition, qui produit une attraction dans le sens de la régression.

 

Parmi les facteurs qui contribuent à causer les névroses, il y a la détresse et dépendance du petit d’homme, dûes à sa prématuration à la naissance, un facteur phylogénétique, la différenciation Moi/ça : le moi ne peut se défendre de la poussée pulsionnelle qu’en restreignant sa propre organisation et en acceptant la formation de symptômes (substituts) en contrepartie (p 84 ISA).

 

A partir de la théorie de l’angoisse, Freud fait une typologie des névroses (4) :

- angoisse automatique par répétition d'une situation analogue au traumatisme de la naissance (détresse du moi par rapport à un besoin excessif) : névrose actuelle

- angoisse signal devant un danger pulsionnel (anticipation du traumatisme) : névroses de transfert

• angoisse de la perte d'amour : hystérie

• angoisse de la castration : phobie

• angoisse devant le surmoi : obsession

 

Finalement les types névrotiques dans ISA, sont construits :

- sur la base de leur angoisse dominante (fixation/régression à un des moments du développement libidinal)

- sur la base de leur mécanisme dominant de défenses (ex. p 36 « l’originalité du processus défensif dans l'hystérie est qu’il se borne au refoulement »)

 

Freud lie aussi, très rapidement, l’angoisse de la perte d’amour, l'hystérie et la féminité d’une part, l'obsession et la masculinité d’autre part, et évoque l’existence possible d’une angoisse de castration chez la fille.

 

Comment poursuivre….

 

ISA montre bien les ingrédients et les liaisons théoriques (c’est-à-dire les montées en généralités) que Freud opère pour construire la structure phobique. A partir de ce relevé, on peut remarquer, en restant dans la logique freudienne, qu’un certain nombre de connexions théoriques ne sont qu’effleurées et donc que pourrait être poursuivi le travail sur :

 

- La connexion à la théorie des pulsions. Le lien à la pulsion de mort n’est évoqué que par le biais de la compulsion de répétition. Freud insiste beaucoup sur le noyau « séparation » de toute angoisse. Mais n’y a t-il pas aussi un danger pulsionnel devant le désir de fusion symbiotique et mortelle avec la mère. Ce point est mieux développé chez Lacan.

 

- Une montée en généralité du côté des filles. Qu’en est-il pour la fille de la relation à la mère, de l’angoisse de castration ?

 

- Une exploration plus approfondie des angoisses archaïques dans la phobie (autour de la bouche et du regard par exemple), puisque toute angoisse appelle par analogie les angoisses précédentes et qu’il y a régression. Le thème est effleuré mais non développé.

 

- Une exploration de la spécificité des contre-investissements dans la phobie.

 

Ce travail est en partie poursuivi par Freud lui-même dans des textes ultérieurs, notamment dans La féminité (5). Mais c’est surtout Lacan et ses élèves qui poursuivront le travail de construction du concept, même si c’est dans un cadre théorique un peu différent, notamment quant à la conception du langage (6). Et l’on ne peut bien sûr le considérer comme définitive cette élaboration.

 

La relecture d’un texte tel que ISA ne non plus manquer de susciter des intérêts et des questions cliniques. Je développerai brièvement trois points.

 

1- La liaison–succession de cinq angoisses : de la naissance, de la perte d'objet, de castration, devant le Surmoi, de mort (p 64 « la forme ultime que prend cette angoisse devant le surmoi est, m'a t il semblé, l'angoisse de mort (angoisse pour la vie, devant les puissances du destin ») m’a amenée à remarquer que l’angoisse de castration apparaît en position centrale dans la chaîne, apparaît comme un pivot. Cela peut-être pourrait expliquer pourquoi la structure phobique présente une certaine plasticité, que Freud relève en parlant de sa complexification possible, et pourquoi, cliniquement, on peut observer qu’elle supporte dans la cure des mouvements d'hystérisation et d'obsessionnalisation.

 

Cela ne lui est pas absolument propre puisque, pour la névrose obsessionnelle, il peut y avoir (et il est même souhaitable qu’il y ait) processus d’hystérisation dans la cure, mais l’angoisse de la phobie est peut-être plus aisément, plus fondamentalement « convertissable ».

 

On peut donc imaginer que la phobie en tant que structure névrotique, possède une caractéristique particulière, celle d’être une « plaque tournante » (de la même façon, l’hystérie est une structure ayant elle aussi une caractéristique particulière, celle de fournir le noyau de toutes les névroses).

 

Adopter un point de vue structural, ce n’est donc pas poser une étanchéité absolue des structures.

 

2- Il me semble particulièrement difficile pour le phobique de s’engager dans une cure, de la commencer, sauf à avoir, comme Hans, une personne-ressource entre lui et l'analyste, ce qui évite le contact direct. La mère a ainsi été utilisée par une de mes patientes, qui n’est venue en consultation qu’après que sa mère ait fait elle même quelques consultations, ait essayé et apprivoisé le lieu en quelque sorte. L’autre solution est d’utiliser divers « subterfuges" notamment celui de l’hystérisation pour glisser de la position " Ne me regardez pas, regardez ailleurs… » à la position "Ecoutez quels beaux symptômes j'ai, vous avez certainement quelque chose à en dire", qui est plus commode pour que se noue le transfert nécessaire au démarrage de la cure.

 

3- Les processus de sublimation, le désir de l’analyste, son « tact » (Balint) permettent de soutenir le processus. Mais le retour au centre de la structure phobique, après l'effritement de l'hystérisation, met en danger le transfert, suscite une angoisse telle qu'elle peut déstabiliser la cure, voire l’interrompre. Le texte de Freud sur les résistances à la cure, dans l’addenda à ISA p 87 sq. , est intéressant. Il en distingue cinq :

- la résistance de refoulement (moi) ;

- la résistance de transfert (moi), « qui est de même nature que la précédente ;

- la résistance qui provient du bénéfice de la maladie (moi) (contre-investissement, « refus de renoncer à une satisfaction » ;

- la résistance du ça appelée aussi « la résistance de l’inconscient » ( il faut bien admettre qu’après la suppression de la résistance du moi, il reste à surmonter l’emprise de la compulsion de répétitivité, l’attraction exercée par les prototypes inconscients sur le processus pulsionnel refoulé, et si l’on veut qualifier ce facteur de résistance de l’inconscient, nous n’y voyons pas d’objection »). C’est elle qui rend nécessaire la perlaboration ;

- la résistance du surmoi (besoin de punition, masochisme, sentiment de culpabilité).

 

Pour poursuivre la systématisation opérée par Freud, on pourrait peut-être dire quelles résistances, propres à chaque structure, sont les plus fortes, les plus caractéristiques. On peut penser par exemple que le surmoi est le principal agent de résistance à la guérison dans la névrose obsessionnelle, et le transfert et le refoulement le sont pour l’hystérie. Pour la phobie, cela pourrait être :

 

a) le bénéfice de la maladie : intégration du symptôme dans le moi, qui est très organisé autour des objets phobogènes et signifiants phobiques, des objets contra-phobiques, de la jouissance des fuites et des passages à l’acte liés aux évitements ;

 

b) le ça, la résistance de l’inconscient, car il faut une perlaboration importante pour opérer une métabolisation de l’angoisse de castration et une stabilisation et une construction proprement symbolique de la « métaphore paternelle » au-delà de sa suppléance imaginaire (pour emprunter une autre configuration conceptuelle que celle de Freud). Il faut donc une transformation assez forte de l’inconscient (symbolisation).

 

Conclusion

 

Dans la demande sociale pour penser la souffrance du sujet, la psychanalyse se retrouve aujourd’hui en forte concurrence avec la psychiatrie biologique ou comportementaliste, pour qui la maladie est un -"tableau » et non un ensemble structuré par le langage de processus dynamiques et conflictuels.

 

Pour moi, il y a un caractère incontournable, notamment pour la clinique, de la construction de concepts métapsychologiques permettant de penser les organisations psychiques. Notamment seule l’approche structurale permet de penser les résistances et la saisissante stabilité des organisations psychiques. C’est elle aussi qui permet de comprendre que la cure par la parole soit possible, vu que les phénomènes de langage sont à la base des structures psychiques, que ce langage soit saisi de manière large (Freud) ou sous les espèces de chaînes de signifiants, par Lacan qui poursuit et renouvelle l’approche structurale en articulant beaucoup plus fermement et explicitement la question de l’incidence du signifiant sur le psychisme.

 

Cette adhésion que j’exprime ici n’enlève rien au caractère ouvert de la construction conceptuelle en psychanalyse comme dans n’importe quel travail scientifique, ni au fait que chaque analyste doive réinventer la psychanalyse.

 

NOTES

1) La névrose obsessionnelle implique une angoisse devant le Surmoi et des mécanismes de défense caractéristiques : isolation et annulation rétrospective.

2)« Ils se croient protégés lorsqu'ils sont accompagnés par une personne de leur connaissance » Introduction à la psychanalyse, L’angoisse ch. 25

3) Ce passage n’est pas très convainquant et peu lié à ce qui est développé par Freud dans la suite du texte. Car l'expérience de la mort d'autrui, de la perte de l'objet laisse des traces dans l'inconscient.. En ce sens, cela ne me paraît donc pas déraisonnable de parler d’une angoisse de mort, y compris inconsciente. L’existence des pulsions de mort plaide aussi pour qu’il y ait représentation dans l’inconscient du « nirvana » ou de jouissances mortifères.

4) A cet endroit, la névrose traumatique n’est pas classée. Remarquons sa proximité structurale avec la phobie, car son moteur est aussi l’angoisse de castration, mais comme angoisse « automatique » et non comme angoisse-signal.

5) Nouvelles suites des leçons d’introduction à la psychanalyse p 206 sur « la puissante liaison de la mère à la fille ». Il évoque la peur d’être tuée ou empoisonnée par la mère.

6) La « représentation » freudienne est un ensemble : un signifiant + un signifié + des processus mouvants de liaisons /déliaisons avec des affects. C’est donc une conception différente du langage que celle qui sera ensuite développée par Lacan, qui, lui, est plus sensible, à la suite de la linguistique structurale de Jakobson, à la primauté du signifiant et au langage comme système de différences articulées par les deux processus de la métaphore et de la métonymie.

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