Lise Demailly

 

Eloge de l’approche structurale
 -I-
 
Les structures freudiennes

 

Une part importante du travail théorique en psychanalyse, comme d’ailleurs dans l’ensemble des sciences humaines, consiste à articuler des structures. Ce terme renvoie à l'affirmation de l'existence de principes d’organisation de l’objet considéré, d’une disposition ordonnée de parties ou d’éléments qui composent un tout (1). Ce n'est pas de l'ensemble des structures manipulées par la théorie psychanalytique dont il sera question ici (car elles abondent : l’inconscient lui même, le complexe d’Œdipe sont des structures…), mais de celles qui servent à classer les rapports des sujets au monde, qui décrivent leurs organisations psychiques : psychose (de différents types), névrose (de différents types), perversion. Construire les structures, autrement dit leurs concepts, relève du travail scientifique de la psychanalyse et "repérer la structure" du patient est, au moins pour Freud et Lacan, un des aspects fondamentaux du travail clinique de l'analyste.

 

Ces concepts de structures psychiques sont fortement remis en cause aujourd'hui par la psychiatrie et au sein même de la psychanalyse, d’autre part.

 

Dans le champ de la santé mentale, la remise en cause passe par les classifications du DSM qui abordent le soin en fonction de syndromes, de troubles  c’est-à-dire de tableaux de traits observables qui ne font pas système. Certaines nosographies sont même intégralement définies par la thérapeutique à laquelle le malade est sensible : est ainsi qualifié de "dépression" (entité nosologique envahissante) tout comportement qui "réagit" aux antidépresseurs. La nouvelle psychiatrie refuse donc radicalement l'approche structurale.

 

Dans le champ même de la psychanalyse, la remise en cause de l’approche structurale s’opère autour de l’argument suivant : l'opposition « étanche » entre structures, le fait que chaque structure soit exclusive (on ne peut pas être à la fois névrosé et psychotique), ne tiendrait pas :

 

- puisqu'une  structure pourrait être compatible pendant longtemps, voire toujours, avec un comportement asymptomatique, ce qui enlèverait tout intérêt au concept ;

 

- car l'évolution de la civilisation impliquerait de concevoir des structures nouvelles et mixtes par rapport à l’ancien repérage (les états-limites par exemple ),

 

- parce que chaque sujet produit son cocktail particulier de symptômes; à l'issue de sa cure, il ne peut être question pour lui d'identifier une structure comme étant celle dont il relève spécifiquement.

 

- parce que certaines soi-disant structures correspondraient à des stades de développement, antérieurs au développement génital.

 

Ces remises en cause invitent donc au travail pour re-préciser le sens et l'intérêt des structures freudiennes, notamment de celles qui servent à décrire les organisations psychiques. C'est dans ce débat que ce texte va s'inscrire, autour de l'exemple de la phobie qui paraît particulièrement intéressant pour ce faire, car son statut de structure névrotique, affirmée chez Freud et la plupart des textes de Lacan (sauf séminaire XVI où elle est qualifiée de « plaque tournante » plutôt que de structure), est mis en question par un assez grand nombre d’analystes (2) On procédera à partir de deux questionnements :

 

- Un questionnement sur le concept de structure, son statut épistémologique, son usage chez Freud, les problèmes qu'il pose.

 

- Une relecture de Inhibition, symptôme, angoisse qui permettra de revisiter la construction du concept de phobie ( en deuxième partie)

 

Qu'opère une « structure » au sein du travail théorique ? A quoi engage le choix de ce mode d’intelligibilité ?

 

1) Une « structure » est un système (cf. ce texte de l’Introduction à la psychanalyse  ch. 19 « Pour que cet exposé soit clair, il faut avant tout que nous substituions au sens descriptif du mot inconscient  son sens systématique ») .

Elle est un agencement de parties, d'éléments, de mécanismes, de flux. Elle s’insère dans des systèmes plus vastes ou se subsume sous des catégories plus larges, elles aussi systématiques.

 

2) Une structure produit une réduction de l’empirique, elle réduit la singularité à des fonctionnements identifiables communs.

 

3) Elle prétend à une certaine stabilité.

 

Ces trois caractéristiques des structures appellent trois questions concernent leur maniement dans le travail théorique.

- Comment les éléments qui servent à construire la structure sont-ils choisis, justifiés?

- Quel est le rapport entre le modèle et l'objet ?

- Comment la stabilité est-elle découpée dans le continuum temporel, historique, changeant, événementiel ?

 

Nous allons suivre le fil de ces trois questions pour repérer la spécificité de la structure freudienne.

 

1-Les agencements : éléments constituants, structures englobantes

 

On remarque que Freud, pour penser la phobie, utilise une série de concepts de type analytique (« analytique » est ici employé au sens épistémologique) : représentations, déplacement, projection, angoisse, angoisse de castration, moi ….La construction de la phobie est inséparable de la construction du concept d’angoisse et de la catégorie englobante des névroses de transfert.

 

Par comparaison, chez Birrault, dont l’approche est aussi structurale mais tres différente, on trouve d’autres ingrédients : fonction primaire de défense, structure primaire. La phobie est inscrite dans les catégories englobantes des mécanismes de défense d’une part, des stades de développement d’autre part (l’englobement dans les névroses de transfert est refusé).

 

Chez Lacan, l’intelligibilité de la phobie requiert les concepts de Réel, Symbolique et Imaginaire, métaphore paternelle, castration, signifiant phobique.

 

A chaque environnement théorique différent, le concept de phobie est donc différent. La structure freudienne est d’abord spécifique par son appareillage conceptuel, la métapsychologie et ses pivots : les concepts de représentation et de refoulement.

 

2- La réduction. Le rapport entre le modèle et l'objet

 

Toute théorie implique une représentation du statut du concept par rapport à la réalité qu’il vise, un certain rapport entre le modèle et l’objet. A priori, décrire identifier-construire des structures ne préjuge pas de l'épistémologie précise dans laquelle cet acte scientifique s'inscrit, même s'il en interdit certaines. Quelle est la spécificité de l’épistémologie freudienne ?

 

 Ce n’est pas un empirisme radical dans lequel connaître se résume à lister une série de phénomènes concrets observables similaires et leur donner un nom (ce qui est en revanche le cas de la nouvelle psychiatrie).

 

Ce n’est pas non plus la pratique du concept idéal typique, pour laquelle un modèle est un ensemble significatif de traits grossissants, significatifs, accentués, épurés, qui ne se réalisera jamais de manière directe dans la réalité, mais toujours mélangé à d'autre. Les structures freudiennes ne sont pas de statut idéal-typique.

 

 Restent deux positions possibles en matière de modèle. Pour la position rationaliste, que l’on peut aussi appeler avec Bachelard le « matérialisme rationnel », ou le « réalisme rationaliste » ou « rationalisme appliqué », la structure est un agencement des relations construit par le chercheur mais visant à décrire une réalité qui est elle même structurée. Freud relève incontestablement de cette position. C’est en tant qu’elle vise la réalité que la structure construit un savoir « Ce dont il s’agit vraiment, c’est de conceptions, c’est-à-dire d’introduire les représentations abstraites correctes dont l’application au matériau brut de l’observation fait naître en lui ordre et transparence » écrit Freud. (3)

 

 Enfin une position nominaliste existe également dans l’usage des structures : la structure, ou plus précisément le modèle, construit par le chercheur et réductible, à la limite, à une formule mathématique ou à un jeu de langage qui ne prétend pas permettre de connaître des processus réels. On pourrait penser que Levi Strauss et certaines pages de Lacan relèvent de cette position. En fait, je ne le crois pas. Levi Strauss pense que les choses, y compris les choses matérielles, sont structurées (4), ce qui le renvoie à la position précédente. L’œuvre de Lacan, malgré sa fascination pour la modélisation mathématique, relève plutôt aussi du réalisme rationaliste.

 

Les structures freudiennes (comme les structures lacaniennes) prétendent donc avoir valeur de connaissance de la réalité. C’est d’ailleurs pour cela que la théorie et la clinique sont étroitement liées et que « repérer la structure » a un sens pratique.

 

3- Le découpage : structure et histoire

 

Qu’en est-il du rapport entre structures freudiennes et Histoire ?

 

Certaines structures comme le complexe d’Œdipe sont universelles et a-historiques. Freud n’envisage pas une historicité des structures ni des types de névroses. Il fait tout de même des allusions à l’histoire de l’humanité dont il postule qu’elle laisse des traces : par exemple le totémisme, mécanisme de défense primitif, a quelque chose à voir avec la phobie. Il recourt souvent à la phylogenèse. Lacan est un peu plus conscient que l’état actuel de la théorie analytique renvoie à un inconscient situé qui est celui de l'Occident (cf. son allusion à l’inconscient des Japonais), et daté (la transformation des structures familiales, le déclin des Noms–du –père….).

 

Les structures freudiennes sont a-historiques. C’est peut-être là pour elles un point de fragilité.  Comment être certain qu’il n’y aura toujours que trois grands types de structures et trois types de névroses, alors que la civilisation change tellement (ex. de la libération des femmes dont nous ne pouvons encore apprécier toutes les conséquences ; ex. du clonage probable qui met à mal la reproduction sexuée….).

 

La question du partage entre invariant et historicité est un problème que rencontre la théorie analytique. Mais à vrai dire, nous pouvons le laisser de côté, car ce n’est pas vraiment un problème pratique. Dans une civilisation donnée, les structures peuvent être, pratiquement, considérées et traitées comme des invariants.

 

Qu’en est-il du rapport entre structure et histoire individuelle ?

 

C’est la question de la genèse de la structure ou de ce que Freud avait appelé « Le choix de la névrose ». Dans les textes de Freud, ce « choix » relève de :

- facteurs constitutionnels, innés, héréditaires, phylogénétiques. (La force du moi, la force de la libido, les points de fixation de la libido) ;

- la maturation, le développement psycho-sexuel ;

- les événements biographiques, les rencontres, tout ce que Freud appelle la réalité ou l’extérieur : par exemple les pratiques et paroles des éducateurs de l’enfant.

 

Freud ne se désintéresse pas du tout de la genèse des structures, même s’il n’a pas toujours la réponse à ses propres questions (5).

 

Bien sûr, quand il écrit que le traumatisme peut être fantasmé plutôt que réel ou que tout ce qui arrive au sujet ne se produit jamais par hasard, ce pourrait être tirés vers l’idée d’une tres forte prédisposition, d’un auto-engendrement et d’un fatalisme de la structure. Mais c’est une lecture qui me semble tres partiale. Freud reste, dans son mode de pensée structural, très sensible aux événements et aléas biographiques.

 

En conclusion, les structures freudiennes sont construites au sein de la métapsychologie et s’articulent autour des concepts pivots de représentation et de refoulement. Elles sont « réalistes » au sens philosophique du terme, car la réalité psychique est elle même structurée. Elles sont contingentes, car, liées à l’histoire du sujet, elles ont une genèse (elle même diachroniquement structurée) où compte l’aléatoire des bonnes et mauvaises rencontres ; mais, une fois installées, elles présentent une stabilité, une dureté, une homéostasie, une tendance à la reproduction, due aux résistances (aux cinq types de résistances cf. infra), qui justifient une approche théorique et clinique en termes de « structure ».

 

Nous verrons en deuxième partie comment Freud construit le concept de phobie.

 

NOTES

1)C’est donc un concept très général, et, comme l'a fait observer Boudon pour la sociologie, le mot structure a tellement d'emplois et tellement d'usages qu'il ne suffit pas à spécifier une approche, une théorie ni une méthode. Néanmoins il signe certains choix épistémologiques et en exclue d’autres. Sur ces choix cf. aussi A. Badiou 1968

2) Comme le montre le fait qu’elle puisse être considérée comme : 

- un stade du développement, une structure originaire de la pensée (infantile, chez Anna Freud, adolescent, chez Birrault)

un mécanisme primaire de défense (Birrault),

 - une variété de projection (Couchard)

- un symptôme qui pourrait se retrouver dans toutes les pathologies (une partie de la doxa analytique actuelle)

une structure, mais non névrotique (Ana Hébert.  Melman, textes de l’AFI).

un symptôme de la structure hystérique (Perrier).

3) in Angoisse et vie pulsionnelle

4) «Loin de voir dans la structure un pur produit de l’activité mentale, on reconnaîtra que les organes des sens ont déjà une activité structurale et que tout ce qui existe en dehors de nous [possède] des caractères analogues. [...]. Quand l’esprit se saisit de données empiriques préalablement traitées par les organes des sens, il continue à travailler structuralement [...] une matière qu’il reçoit déjà structurée. Il ne pourrait le faire si l’esprit, le corps auquel l’esprit appartient, et les choses que le corps et l’esprit perçoivent, n’étaient partie intégrante d’une seule et même réalité.» Levi Strauss «Structuralisme et écologie», 1972, in  Le Regard éloigné  (1983)»

5) "Personne n'a encore pu indiquer la condition déterminante pour qu'un cas prenne la forme d'une hystérie de conversion ou d'une phobie. (Ch. 5 Inhibition, symptôme, angoisse)

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Sur le concept de structure (anthropologie, linguistique, sociologie) :

Boudon, À quoi sert la notion de «structure’ ? Essai sur la signification de la notion de structure dans les sciences humaines, coll. Les Essais, Gallimard, Paris, 1968e que le structuralisme ? , Seuil, 1968

Badiou A., Le Concept de modèle, François Maspero, Paris, 1969.

Ducrot O., Qu’est-ce que le structuralisme ? , Seuil, Paris, 1968

Levi Strauss C «Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss», in M. Mauss, Sociologie et anthropologie, P.U.F., 1950

Levi Strauss C., Le regard éloigné, Plon, 1983

 

Sur la phobie :

Arditi J., Métamorphoses de l’angoisse, l’Harmattan, 1994

Assoun P-L., Les Phobies, Anthropos, 2000

Birraux A., Eloge de la phobie le fil rouge 1994

Couchard F.,  Sipos J., Wolf M.,  Phobie et paranoïa , étude de la projection,  DUNOD

Ecole freudienne, Enjeux de la phobie , De Boeck, 2000

Freud S.,  Oeuvres complètes, PUF

Freud S., Inhibition, symptôme, angoisse , PUF, 1971

Freud S., Nouvelles conférences sur la psychanalyse , Gallimard, 1971

Lacan, « D’un autre à l’Autre » 1969, inédit

Lacan, Séminaire IV »La relation d’objet »

Le trimestre psychanalytique. A.F.I. (1989) La Phobie

Monographie  de la RFP,  Fine A, Le GUEn, A, Openheimer A. Peurs et phobies , PUF , 1997

Rebeyrol « Inscription du fantasme et désir prévenu » Le trimestre psychanalytique 93,1

Sosa-Hébert Ana Phobies non névrotiques ? Avril 2001 (perso.wanadoo.fr/ freud-lacan/normandie/)

Lien avec la seconde partie : "L'exemple de la phobie"

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