LA TECHNIQUE  PSYCHANALYTIQUE 

 

 

  Petit exposé  réalisé en reprenant 2 conférences faites en 1918 :

Celle de FREUD : Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique  (1)               

et celle de FERENCZI :  La technique psychanalytique  (2)

 

 

Ces deux textes m’ont accrochée  par leur actualité toujours aussi vive 80 ans après quant aux questions soulevées : la place, le rôle de l’analyste et son activité.

Réflexions tout à fait bienvenues pour moi qui projette en septembre  2003 de recevoir des patients et de me lancer dans cette aventure certes passionnante mais combien angoissante, d’être moi-même psychanalyste.

Le contexte

  La première guerre mondiale se termine après 4 années terribles. le 28 et 29 septembre 1918 se réunit à Budapest le V Congrès Psychanalytique, congrès limité  autour de Freud et de ses amis fidèles : Ferenczi, Jones, Abraham et de quelques autres. C’est d’ailleurs au cours de ce congrès que Ferenczi sera élu président de «  l’Association de Psychanalyse Internationale » (A.P.I.). Il ne le restera pas longtemps, la situation politique intérieure en Hongrie très instable l’amènera à démissionner en 1919 pour céder la place à Jones en Angleterre.

 

FREUD tout à la joie de cette réunion  après « de longues et pénibles années de séparation » souhaite faire le point sur les nouvelles directions développées pendant cette période ainsi que sur les modifications de la technique que cela entraîne.

FERENCZI  reprendra ce thème lors d’une conférence prononcée en décembre 1918 dans le cadre de l’Assocciation Psychanalytique de Hongrie.

Entre FREUD et FERENCZI  une correspondance très régulière s’était établie depuis 1908 et elle a duré  25 ans (1908 à 1933 ) .

De nombreuses questions et réflexions vont faire l’objet de discussion entre eux ;.leurs deux voix se répondent, celle du maître, on pourrait dire maître à penser, inventeur de la psychanalyse, chercheur scientifique et celle du disciple, praticien passionné qui a consacré sa vie à la psychanalyse et à chercher la guérison de ses patients.

 

Qu’est -ce qu’une analyse, en quoi consiste le travail dans une cure ?

 

Et d’ abord pourquoi le mot : analyse ?

Quand on parle d’analyse, dit Freud, on pense au travail du chimiste qui ayant trouvé une substance dans la nature, l’amène dans son laboratoire pour la décomposer en ses différents éléments constituants, ses éléments de base ; ainsi on cherche les éléments différents qui entrent dans la composition d’un sel et qui lors de leur combinaison donnent un nouveau produit.

De la même manière, « le travail thérapeutique de l’analyse consistera à décomposer les symptômes pour les ramener aux émois instinctuels qui les ont motivés, facteurs élémentaires dont le patient ignore à peu près tout ».  Ainsi explique Freud, « nous avons analysé le malade, signifie que nous avons décomposé son activité psychique en ses parties constituantes pour isoler ensuite chacun des éléments instinctuels ». Les associations libres, les actes manqués et les rêves constituent les matériaux de l’analyse; et dans le rêve, chacun des éléments  composant le rêve et les associations qui en découlent, feront l’objet d’une interprétation et non l’ensemble de l’histoire qu’il raconte.

Le travail de l’analyse par ce travail de décomposition, de désintégration, consiste à faire connaître au patient ses émois refoulés et inconscients à l’origine de ses symptômes. Ce  travail se heurte aux résistances internes que le patient oppose à cette prise de conscience.

Surmonter les résistances est l’opération essentielle de la cure analytique et pour ce faire le levier indispensable est le transfert.

 

La force motrice du transfert  

  Dans la 28ème conférence d’introduction à la psychanalyse: « La thérapie analytique » (1917),

Freud aborde cette question du transfert, et d’ailleurs il l’assimile à suggestion, car dit- il, c’est une influence éducative exercée sur le patient,  une sorte d’opération qui lui permet de dépasser ses résistances internes. Et Ferenczi développe ceci, en expliquant que le transfert est le facteur efficient de la cure,  « transfert qui ne fait que répéter la relation infantile érotique aux parents :

 à la mère bienveillante ou au père sévère ». Freud dira encore que c’est l’instrument, le levier qui permettra d’accéder au matériel inconscient.

On pourrait dire que dans le transfert, ce qui est mis en jeu est, « l’imaginaire » de chaque personne.

 

Et  ce transfert ou transport d’affects fonctionne dans une double direction :

 1) du  patient vers l’analyste, c’est ainsi que Freud en parle le plus souvent.

 2) de l’analyste vers le patient, c’est que Ferenczi décrit et nomme contre transfert.

 

 La façon de parler du transfert n’est pas la même du tout chez Freud et chez Ferenczi, les mots utilisés par l’un et par l’autre évoquent  la structure personnelle de chacun. Freud utilise les mots de  « contrôle, sorte d’indifférence de la part de l’analyste,  réserve, retenue, tandis que Ferenczi parle de : «   maîtrise, dominer le contre transfert, succomber à tous ses affects,  comme s’il devait dompter des sentiments qui risquent de le déborder.

 Le psychanalyste est un être humain, et nous dit-il, tout au long de la cure il éprouve de la sympathie ou de l’antipathie envers le patient et il est important pour la réussite du traitement qu’il parvienne à doser et à contrôler ses affects. »

 

 Si Freud avait observé 3 phases dans l’évolution du transfert du patient au cours de la cure,  Ferenczi décrit 3 temps dans l’apprentissage et l’évolution du transfert de l’analyste au cours de sa pratique.

 

1)     La phase « lune de miel » ou contre transfert brut

(Il utilise exactement ces mêmes mots de lune de miel dans une lettre à Freud pour évoquer leur première rencontre en 1908 à Berchtesgaden.)

Au début de la pratique psychanalytique dit-il,  «le médecin fait sien tous les intérêts du patient, son enthousiasme se communique au patient dont l’état s’améliore rapidement ; ce sont les succès du transfert ; il s’étonne ensuite quand tel patient, en qui sa conduite a probablement éveillé de vains espoirs, fait soudain preuve d’exigences passionnées … Le médecin dans son désir de guérir néglige les signes petits et grands de l’attrait inconscient qu’il éprouve pour ses patients ... » La situation devient alors impossible à gérer et aboutit le plus souvent à l’interruption du traitement.

 

2)     La phase de réserve ou résistance au contre transfert 

 Le psychanalyste a appris laborieusement à évaluer les symptômes de son contre transfert et donc à contrôler tout ce qui pourrait donner lieu dans ses propos, ses actes, ses sentiments à des complications dans ses relations avec le patient ;  il court alors le danger de devenir trop dur, trop rejetant avec son patient et donc de bloquer l’apparition du transfert, condition indispensable pour la poursuite du travail analytique.

 

3)     La phase  d’équilibre ou maîtrise du contre transfert

Après avoir fait l’expérience des 2 phases précédentes et appris à écouter et à décoder ses propres affects dans sa relation au patient, se met en place une sorte de vigilance, une « sentinelle »dit Ferenczi qui donnera l’alerte au médecin si ses sentiments à l’égard du patient menacent de déborder la juste mesure dans le sens positif comme dans le sens négatif ;  alors seulement le médecin peut se « laisser aller », c'est-à-dire peut laisser faire son propre inconscient dans ses libres associations et ses fantasmes, pour ainsi entrer en résonance et comprendre les manifestations de l’inconscient du patient.

Tout le travail de l’analyste se joue dans cet équilibre subtil entre ce laisser aller subjectif et émotionnel et une pensée intellectuelle et critique par rapport au faits et dires du patient et aux sentiments éprouvés lors de la cure.

  Freud parle de : «cette lutte entre le médecin et le patient, entre l’intellect et les forces instinctuelles, entre le discernement et le besoin de décharge qui se joue presque exclusivement dans les phénomènes de transfert »

Et  il souligne comme règle fondamentale et nécessaire au bon déroulement de la cure : la règle de l’abstinence ou de frustration. Il précise bien que cela ne veut pas dire privation de toute espèce satisfaction pour le patient ni interdiction de tout rapport sexuel, mais dit-il « nous devons veiller à ce que les souffrances du malade ne s’atténuent pas prématurément de façon marquée … Il s’agit ici de quelque chose qui se rapporte à la dynamique de la maladie et de la guérison. …En ce qui concerne ses relations avec le médecin, le malade doit conserver suffisamment de désirs irréalisés. »

Il répète la même chose dans « les observations sur l’amour de transfert : « Il faut laisser subsister     chez le malade besoins et désirs, pace que ce sont là des forces motrices favorisant le travail et le changement.(…) je pense qu’il ne faut en aucun cas se départir de l’indifférence que l’on  avait conquise en tenant de court le contre- transfert.

C’est bien du transfert de l’analyste dont il s’agit ici et de la manière dont il le gère dans le déroulement de la cure. Et cela fait écho aux limites que Freud pose à la « thérapie active » préconisée par Ferenczi, même s’il se déclare favorable à cette technique.

    Comme Lacan l’indique dans son séminaire : « les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », le transfert est ce qui manifeste la mise en action de la réalité de l’inconscient en tant qu’elle est sexualité.

C’est donc une force  puissante mais à manipuler avec prudence, ainsi reprenant la comparaison du chimiste, Freud soulignera : « le psychanalyste sait bien qu’il manipule les matières les plus explosives et qu’il doit opérer avec les mêmes précautions et la même conscience que le chimiste » ( dans « observations sur l’amour de transfert ») et il conclut :« on ne pourra se passer d’une psychanalyse qui ne craint pas de manipuler les émois psychiques les plus dangereux afin de les maîtriser, dans l’intérêt même du malade. »

 

  Les deux règles fondamentales de l’analyse

 

1) La règle de tout dire (pour l’analysant)

Ferenczi rappelle que toute la méthode psychanalytique repose sur la règle de la libre l’association, c'est-à-dire « l’obligation pour le patient de communiquer tout ce qui lui vient à  l’esprit au cours de la séance d’analyse. » 

 

2) La règle de ne rien se rappeler (pour l’analyste)

C’est la règle mise en oeuvre par l’analyste qui écoute sans se préoccuper de savoir s’il va retenir quelque chose, qui renonce à toute critique, à tout choix . Ce serait en quelque sorte la règle de ne rien se rappeler en particulier, car la signification des choses entendues ne se révèle que plus tard . C’est ce que Freud nomme l’attention flottante.

 

  Des techniques adaptées aux différents types de patients.

 

En fonction des structures différentes et donc des symptômes variés des patients,  Freud et Ferenczi relatent leurs observations et leurs essais de technique clinique.

 

Auprès de patients à structure hystérique pour lesquels le traitement psychanalytique a été créé et continue à faire ses preuves, Freud insiste sur la nécessité et la vigilance à maintenir la frustration pendant la cure ; ceci, à la fois pour renforcer la personnalité du patient, mais aussi pour éviter une « dispersion prématurée » de la libido sur de nouvelles activités ou de nouveaux investissements affectifs et par voie de conséquence une perte de l’énergie nécessaire au traitement.

 Quant au transfert amoureux du patient sur la personne du médecin, il « doit se garder de l’ignorer,(…) mais avec autant de fermeté d’y répondre. Il convient de maintenir ce transfert tout en le traitant comme quelque chose d’irréel, comme une situation qu’on traverse forcément au cours du traitement.»

Ferenczi  mentionne le cas où le patient est littéralement submergé par une impulsion, de sorte qu’au lieu de continuer à associer, il va « mettre en scène » le contenu psychique de ses pensées, il va produire une « sorte de symptôme passager » ;  il cite le cas d’ « une patiente hystérique qui un jour se leva d’un bond, et exigea que je l’embrasse et finalement en vint aux mains. » La poursuite du travail analytique lui permit de découvrir la nature transférentielle et répétitive de sa conduite.

   

Avec les patients phobiques, Freud remarque que l’activité du thérapeute ou son influence suggestive sera plus importante.

Dans les cas par exemple d’agoraphobie grave où la personne ne peut sortir seule, l’analyste commencera dans une première étape à l’amener à sortir toute seule et donc à lutter contre son angoisse et à renforcer sa résistance personnelle ; dans une deuxième étape, le patient s’étant confronté à la situation du dehors, pourra alors disposer d’associations et de souvenirs à l’origine de cette phobie et celle ci pourra être travaillée et liquidée.

 Pour Ferenczi, le médecin peut être amené à pousser le patient à prendre une décision et à surmonter son incapacité quasi phobique, afin d’accéder ainsi au matériel inconscient. C’est ce qu’il nomme « thérapie active ».

 

Avec les malades obsessionnels, Freud  indique qu’une attente passive de l’analyste semble encore plus contre indiquée, car pour ces patients là, le traitement risque de se poursuivre interminablement sans apporter de changement ; la technique consiste alors à transformer le traitement en compulsion (multiplier par exemple le nombre de séances) et se servir de cette contre compulsion pour détruire la compulsion morbide.

Ferenczi observe que pour le névrosé obsessionnel, il existe 5 façons de résister à la règle fondamentale de l’analyse : l’obligation pour le patient de formuler tout ce qui lui vient à l’esprit au cours de la séance. 

1)     Il ne se met à produire que des idées absurdes

2)     Il ne lui vient absolument rien à l’esprit

3)     Il lui vient trop d’idées à la fois et ne sait par où commencer

4)     Il ne termine pas la phrase commencée quand celle ci est à connotation désagréable

5)     Il ne peut prononcer certains mots ( mots obscènes ou à caractère sexuel)

L’analyste va inlassablement et patiemment faire remarquer au patient les manifestations de ses résistances pour lui permettre de les dépasser et  faire progresser la cure.

  En guise de conclusion

  Freud termine sa conférence par une grande perspective euphorique où il envisage un développement considérable de la psychanalyse, un développement tel qu’il sera capable de traiter les foules. Pourquoi la collectivité a-t-elle accès à l’aide chirurgicale et non au secours psychique ?

Mais annonce-t-il : « La société reconnaîtra que la santé publique n’est pas moins menacée par les névroses que par la tuberculose… à ce moment là on édifiera des établissements, des cliniques, ayant à leur tête des médecins psychanalystes qualifiés et où l’on s’efforcera, à l’aide de l’analyse, de conserver leur résistance et leur activité à des hommes,(…) des femmes,(…) des enfants qui n’ont le choix qu’entre la dépravation et la névrose. Ces traitements seront gratuits.

Préfiguration de ce qui sera mis en place en France 50 ans plus tard, avec la politique de sectorisation psychiatrique. 

Freud conclut : quelque soit la forme de cette psychothérapie populaire, les parties les plus importantes, les plus actives demeureront celles empruntées à la stricte psychanalyse dénuée de tout parti pris.  

   Quelques jours après le congrès de Budapest, Freud écrit à Ferenczi : « Je ne peux manquer de vous féliciter pour le beau succès du congrès auquel vous avez pris une si grande part……Je nage dans la satisfaction, j’ai le cœur léger car je sais que l’enfant-de-tous-mes-soucis, l’œuvre de ma vie sera protégée par l’intérêt que vous et d’autres y prenez et ainsi sera préservé l’avenir.

  Joëlle Froidure  

  18 Janvier 2003         

 

(1)  Publié en 1919 et traduit en français en 1953 dans LA TECHNIQUE PSYCHANALYTIQUE  

Puf  ( p131 à 141) .

(2)   Publié dans les OEUVRES COMPLETES,  éd PAYOT Tome 2 ( p 327 à 337)

                                                                          

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