Le coup de pouce de l'interprétation

"L'interprétation doit être preste pour satisfaire à l'entreprêt "

Liliane Fainsilber

 

Lacan a très souvent évoqué cette question de l'interprétation, de l'interprétation de l'analyste. Dans l'une de ces évocations, (dans l'envers de la psychanalyse) il décrit l'interprétation comme étant à mi-part une énigme - c'est à dire une énonciation de l'analyste, quelque chose qui lui échappe, émanant de son propre savoir inconscient et qui fait écho à ce que lui raconte l'analysant - et à mi-part, une citation, c'est à dire un fragment du récit de l'analysant, qu'il reprend si je puis dire à son compte.

Mais dans "Télévision", texte d'une émission télévisée, il a, de l’interprétation, cette formule pour le moins elliptique «L’interprétation doit être preste pour être satisfaire à l’entreprêt ».

Comment déchiffrer cette formule ? Le plus amusant c’est que cette phrase se trouve dans le passage où ils évoquent, tous deux, Lacan et son interlocuteur, cette célèbre phrase de Boileau « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément. Lacan commente ce « concevoir aisément » en indiquant que cela indique avant tout que « cela fait son chemin ». Mais ce à quoi il se réfère c’est au chiffre de ses ventes, donc à ses succès de librairies.

Il le regrette par rapport « à la rigueur d’une éthique » et suggère une sorte de culpabilité qu’il en éprouverait : « ça nous ferait sentir le poids de la névrose par quoi se maintient ce que Freud nous rappelle : que ce n’est pas le mal mais le bien qui engendre la culpabilité».

Mais surtout Il évoque cette autre citation de Boileau « Dans l’art dangereux de rimer et d’écrire il n’y a pas de degré du médiocre au pire » ( Art poétique)

Lacan fait-il, me semble-t-il, un trait d’esprit avec ce médi-ocre ? « un trait d’esprit à qui personne ne voit que du feu ? Y compris lui-même ? « Il a fallu un coup de pouce pour que je m’en aperçoive, et c’est là où se démontre le fin du site de l’interprétation.

Lacan transforme ce « médiocre » en un « médit », de médire qu’il « installe en son ocre réputé », un ocre réputé du lapsus ou du trait d’esprit et qui s’achève en un mi-dire.

Pour repérer ce trait d’esprit, il dit qu’il lui a fallu un coup de pouce.

Ce coup de pouce, ce serait donc cela l’interprétation ? C’est dans ce contexte que se situe donc cette phrase aussi décisive que toutes celles de Boileau : « L’interprétation doit être preste pour satisfaire à l’entreprêt ».

"Entreprêt" est lui, à la différence du "médiocre", qui est décomposé en "médit" et "ocre", est un mot condensé il y a à la fois de" l’entreprise" et du" prêt", l’entreprise de déchiffrage du trait d’esprit ne peut être que "prêtée" à l’Autre, à celui qui a pour charge de le reconnaître comme tel, de l’authentifier. Mais c’est un prêt, car s’il en a la charge, il n’en n’est pas l’auteur.

L’interprétation, de ce que j’ai pu déchiffrer de ce passage, c’est donc un coup de pouce que l’analyste donne à l’analysant, pour faire de ses formations de l’inconscient- lapsus, rêves, actes manqués et aussi ses symptômes- si ce n’est des traits d’esprits au moins des mauvais calembours.

Il y a une phrase dans ce passage que je n’ai pas réussi à déchiffrer, en raison d’une connaissance insuffisante des liens de Boileau avec La Fontaine et Racine, c’est ceci :

« Devant le gant retourné supposer que la main savait ce qu’elle faisait, n’est-ce pas le rendre, le gant, justement à quelqu’un que supporteraient La Fontaine et Racine. »1

Rendre son gant à Boileau, une fois qu’il a été retourné, est-ce ce dont il s’agit ? Cette dernière phrase lui serait donc adressée, une fois retournée :

« De ce qui perdure de pure perte à ce qui ne parie que du père au pire »

Cela fait tout à fait énigme pour moi mais je mets en correspondance ces deux phrases qui vous inspireront peut-être à votre tour :

« il n’y a pas de degré du médiocre au pire »

« de ce qui perdure de pure perte à ce qui ne parie que du père au pire"

J'en propose juste cette interprétation, dans cet art dangereux d'écrire, par son style, (puisque c'était la question qui avait été posé à Lacan, celle de son style alambiqué), on ne peut que mal dire, que médire, puisqu'on ne peut que parier, donc se risquer à mettre en place cette fonction du père qui nous sépare de cet objet dont la perte perdure.

A vous de jouer pour en proposer d'autres interprétations. Mais au fait : le titre choisi "le coup de pouce de l'interprétation" n'en est-elle pas une ?

 

A propos de Boileau, de La Fontaine et de Racine, certains m'ont indiqué une blague de potache "Boire l'eau de la fontaine, une corneille sur une racine de la bruyère. Il n'est pas impossible qu'il y en ait une trace dans cette phrase, le fait que Boileau soit supporté par La Fontaine et Racine, mais peut-être est-ce simplement un rappel que la critique est aisée mais l'art est difficile, et que la critique se supporte de l'art. Pour finir je donne ma langue au chat.

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