Lacan invente le graphe

 

 


Le trait d'esprit se trouve être " la meilleure entrée pour notre objet, à savoir les formations de l'inconscient. Non seulement c'est la meilleure entrée mais je dirais aussi que c'est la forme la plus éclatante sous laquelle Freud lui-même nous indique les rapports de l'inconscient avec le signifiant et ses techniques. "
Voila comment Lacan embauche Freud en personne pour initier les analystes à cette technique analytique qui est technique du signifiant.
C'est pour rendre compte de cette technique que Lacan invente le graphe.

Ce schéma est dans le prolongement de ce que Lacan avait en inventé comme métaphore pour rendre compte des rapports qu'il y a entre le signifiant et le signifié dans le séminaire précédent. Celui des Psychoses, la métaphore d'un matelassier qui fait tenir les deux côtés d'un matelas ou d'un coussin en utilisant un grande aiguille courbe qui embroche l'envers et l'endroit de ces objets. Pour ceux qui veulent retrouver ce point de capiton, c'est dans le séminaire du 6 juin 1956. Ce qu'il en donne comme exemple c'est une scène d'Athalie avec cette phrase pour le moins terrifiante, lourde de dangers : " Dieu fidèle à toutes ses menaces… "

Lacan substitue, une première fois, cette métaphore du matelassier à celle de De Saussure qui, lui, avait représenté ce même rapport comme étant deux flots continus qui sont liés entre eux par des traits en pointillés qui dessinent une pluie qui tombe drue d'un flot à l'autre.
On peut donc d'emblée remarquer que Lacan ne traîne pas pour accommoder la linguistique à sa sauce ce que lles linguistes ne le lui pardonneront pas.
Avec ce schéma il pose donc les premières pierres de sa linguisterie.
Voici le schéma de De Saussure :





Donc ce qui reste de cette métaphore dite du matelassier inventée par Lacan, dans le graphe du désir, ce sont ces deux chaînes signifiantes dont l'une embroche l'autre au point gamma, au point où arrive le message. Entre temps, cette ligne que Lacan appelle ligne de l'intention, c'est ce qu'on a envie de dire, ou ce qu'on compte dire, croise cette seconde ligne qui est la chaîne du discours au point A, qui est le trésor du signifiant ou encore le lieu du code, ce sont donc toutes les ressources de la langue qui sont donc là mises à disposition du petit sujet qui vient au monde, au monde du langage. Au point gamma, c'est le point où arrive le message, le message adressé à l'Autre. C'est un appel, un appel à la satisfaction du besoin qui part de tout en bas du graphe, marqué de ce petit triangle et qui se termine par cette flèche en delta. C'est là que nous retrouverons cette identification à celui qui a refusé notre demande, celui qui lui apposé un visage de bois. Mais nous n'en sommes pas encore là.





Le petit schéma qui nous a été transmis est en quelque sorte le graphe archaïque, celui que Lacan a utilisé pour ce début du séminaire. Mais il nous faudra, reconstituer peu à peu et seulement à partir du texte les étapes intermédiaires de ce graphe que Lacan figure tout au long de ce séminaire.

 

 


Il nous reste cependant dans le texte des Ecrits, Subversion du sujet et dialectique du désir, des graphes ayant pris leur statut officiel, des sérieux un peu pontifiants et donc difficiles d'accès.


Au schéma du point de capiton, Lacan substitue l'entrecroisement en un temps présent de deux lignes parcourues en sens contraire.
" Ceci est simplement pour vous justifier les deux lignes que nous allons manipuler maintenant " qui sont celles du graphe.
Il ne faut pas confondre la chaîne du signifiant et du signifié telle qu'elle est représentée par Saussure et ces deux chaînes du graphe qui elles sont deux chaînes signifiantes. Lacan se place entièrement sur le plan du signifiant.
La première horizontale est définie par lui comme soumise aux effets de métaphore et de métonymie, la seconde est celle du discours rationnel. Lacan évoque non plus les phonèmes mais les sémantèmes. (Dans les dictionnaires la définition du sémantème est celle-ci : élément du mot qui est le support de sa signification). Lacan lui le définit ainsi " ce qui est fixé et défini par un emploi ".
Cette autre ligne est nommée par lui celle du discours courant, commun tel qu'il est admis dans le code du discours, de ce que j'appellerais le discours de la réalité qui nous est commune.
Ces deux lignes se croisent en deux points, le point A, que Lacan appelle le code. La seconde rencontre est celle de la boucle qui fait sens. Ce point gamma c'est le message. " Ici le sens vient au jour ". S'il y a une vérité à annoncer, c'est là qu'elle arrive.

 


Mais à ces deux chaînes entrecroisées, Lacan dessine un troisième parcours qui est un court-circuit, qu'il va appeler non plus " discours courant, rationnel ", mais " ronron du discours ", " moulin à paroles ", ou encore "disquecourcourant" dans lequel aucune vérité n'est annoncée.

Ces deux autres points, béta et béta', sont très facilement reconnaissables. L'un est " je " " en tant qu'il indique dans le discours lui-même la place de celui qui parle, l'autre est l'objet métonymique dont je vous ai parlé l'année dernière"

 

Sur ce schéma, il faut encore prêter attention à des petits ailerons qui indiquent le sens des circuits - certains étant des sens interdits d'autres à double sens.

Au passage Lacan nous indique déjà " deux lignes formidablement passionnantes, celle qui va du message au code, puis à nouveau du code au message, qui y fait un aller-retour, après y être passée une première fois et ce pour que la création de sens, la parole de vérité, puisse y être authentifiée. J'indique ces deux lignes passionnantes entre A et gamma.
Elles seront utiles pour démontrer ce que Lacan appelle l'authentification du message, par exemple celui du trait d'esprit, authentification qui provoque le rire, et un rire partagé entre le sujet et l'Autre, celui qui est là pour l'entendre, pour le recueillir.

 

Retour Les écritures, schémas et objets topologiques de Lacan