Le trait d'esprit inscrit sur le graphe du désir

Liliane Fainsilber

 

 

 

 

Lacan souligne donc le fait que Freud avait repéré les relations structurales qu'il y a entre le witz et l'inconscient. Pour l'analyser il utilise une " technique verbale ", une " technique du signifiant ".
Pour le démontrer Lacan reprend l'exemple de Freud, celui du famillionnaire.
Cela vaut tout à fait la peine de le relire dans le texte car on découvre - ce qui n'est pas pour nous étonner, la rigueur de Freud dans cette analyse.
" Dans une pièce des Reisebilder (Tableaux de Voyage), intitulée " Les Bains de Lucques ", il écrit, H. Heine profile les traits du buraliste de loterie et chirurgien pédicure, Hirsch-Hyacinthe, de Hambourg. Cet homme, en présence du poète, se targue de ses relations avec le riche baron de Rothschild et termine par ces mots : " Docteur, aussi vrai que Dieu m'accorde ses faveurs, j'étais assis à côté de Salomon Rothschild et il me traitait tout à fait d'égal à égal, de façon toute famillionnaire ".
[...] En quoi consiste la " technique " de ce mot d'esprit? Quelles modifications la pensée a-t-elle donc subies dans notre version, pour devenir le mot d'esprit qui nous a fait rire de si bon cœur? Il y en a deux, ainsi que le démontre la comparaison entre notre version et le texte même du poète. Tout d'abord une ellipse importante. Aux paroles : " R. me traitait tout à fait d'égal à égal, de façon toute famillionnaire ", il nous a fallu ajouter - pour exprimer intégralement la pensée incluse dans ce mot d'esprit - une phrase supplémentaire, une restriction expressive, " c'est-à-dire autant qu'il est possible à un millionnaire ", et encore une explication complémentaire semblait-elle s'imposer. La formule du poète est beaucoup plus concise : "R. me traitait tout à fait d'égal à égal, de façon toute famillionnaire. "

Il y a donc trois mécanismes en jeu pour former ce trait d'esprit : une élision, une condensation des deux mots, Lacan parle d'un emboutissement, mais cette condensation à pour résultat, la substitution par un néologisme, un mot qui n'existe pas dans le code.
Ces trois mécanismes sont retracés par Lacan sur le graphe.

La chaîne du discours courant va être parcourue par le familière, tandis que l'autre chaîne signifiante sera parcourue par le millionnaire. Les deux mots viendront se conjoindre au niveau du message sous la forme du " famillionnaire ".

 

Mais leurs parcours ne s'arrêteront pourtant pas là. Cette néoformation devra se soumettre au verdict de l'Autre, au lieu du code, de l'Autre qui, s'il apprécie ce trait d'esprit, s'il est touché par lui, le cautionnera pas un rire de connivence, un rire partagé. C'est ainsi qu'il faut rajouter deux autres temps, après l'arrivée du familionnaire au point du message, un aller retour entre message et code, puis code et message. Là seulement, cet aller-retour ayant été effectué on peut dire qu'il y a eu trait d'esprit.

 

C'est dans cet aller-retour entre gamma et alpha, qu'on verra apparaître la nécessité du " graphe bleu ", du graphe de l'Autre, de celui qui pour pouvoir authentifier le trait d'esprit, le goûter, l'apprécier, doit " être construit comme le sujet ". Il a lui aussi des besoins qui passent par le signifiant, il est soumis à cette même loi. Il a donc lui aussi un graphe du désir, c'est celui qu'on peut nommer " le graphe bleu ", puisque c'est ainsi avec une craie bleue que Lacan le dessine.

 

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