Dora avec le schéma L.

" Schéma de la communication analytique "

" Schéma de la parole du sujet "

Liliane Fainsilber

Au début de cette séance du 14 mars 1956, Lacan compte aborder le champ de la psychose grâce à "l'économie du langage " et aussi grâce à " la référence " du schéma L, qu'il appelle " notre schéma de la communication analytique " Mais pour l'instant nous nous occupons de Dora.

 

Du schéma optique au schéma L.

Voici comment il décrit ce schéma L en le rapprochant du schéma optique : " Entre S et A, la parole fondamentale que doit révéler l'analyse, nous avons la dérivation du circuit imaginaire, qui résiste à son passage.

Les pôles imaginaires, a et a', recouvrent la relation dite spéculaire, celle dite du stade du miroir ( c'est donc l'équivalent des deux points o et o' du schéma optique simplifié avec lequel nous avions relu l'histoire de Dora).

Mais c'est là que j'éprouve quelque difficulté dans le repérage qu'il propose. Voici ce qu'il dit : " Le sujet, dans sa corporéité et la multiplicité de son organisme, dans son morcellemnt naturel, qui est en a', se réfère à cette unité imaginaire qu'est le moi, a, où il se reconnait et se méconnait et qui est ce dont il parle -il ne sait pas à qui puisqu'il ne sait pas non plus qui parle en lui ". Si en a' est le peit autre, il me paraîtrait plus logique de mettre ce morcellement corporel du côté du moi, comme une sorte de soubassement du moi, avant qu'il se constitue en référence à sa propre image, puis en référence aux petits autres auxquels il s'identifie. Soit, j'ai pas bien compris ce qui est en question, soit, il y a une erreur ou un lapsus. Ce ne serait pas la première fois que ça arrive.

Quoiqu'il en soit, c'est cette dernière phrase que Lacan va expliciter avec l'aide de Dora en nous démontrant que celui qui parle en elle et qu'elle méconnait radicalement et que Freud méconnait avec elle, c'est Monsieur K. Dans les lignes qui suivent il indique où on peut placer l'analyste dans " ce schéma de la parole du sujet ", on peut dire qu'il est quelque part en A ? Du moins il doit y être. S'il entre dans le couplage de la résistance, ce qu'on lui apprend jsutement à ne pas faire, alors il parle depuis a' et c'est dans le sujet qu'il se verra. Cela se produit de la façon la plus naturelle s'il n'est pas analysé - ce qui arrive de temps en temps… Il s'agit pour lui de ne pas s'identifier au sujet… "

 

Je mets pour plus de commodité, à la suite l'un de l'autre le schéma optique simplifié et le schéma L

 

 

 

 

 

 

On peut d'un schéma à l'autre, en les comparant, en apprécier les acquis : le dégagement plus explicite de la fonction symbolique qui n'était que suggérée dans le schéma optique avec la présence et les oscillations possibles du miroir plan.

Le sujet ne sait pas à qui il parle, faute de savoir qui parle en lui

Pour expliciter cette affirmation de Lacan en la transposant dans l'histoire de Dora, le fait que ce soit Monsieur K. qui parle en elle ( c'est à lui qu'elle est identifiée) et qui sans doute parle à Madame K., j'ai dû faire un détour, revenir en arrière :

Dans son séminaire sur Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Lacan donne des précisions sur ce que devrait être le travail de l'analyste, un effort d'effacement de son moi, qui permet que la parole de l'analysant passe, malgré l'obstacle que constitue, pour l'accès à cette parole inconsciente, cette relation de moi à moi, à tu et à toi.

Pour en rendre en rendre compte, il met en place le schéma L sur lequel se dessinent deux axes, l'axe de la parole, celui où se manifeste le désir inconscient, et l'axe imaginaire entre le moi et le petit autre, axe où se produit la résistance qui s'oppose à ce passage de la parole. En rouge l'axe de la résistance qui dépend de la place au niveau du petit autre de l'analysant,en a', que l'analyste, laisse vide ou non.

C'est dans ce contexte, à propos du rêve de l'injection faite à Irma, qu'il analyse longuement, qu'il souligne que : "l'important, et ce rêve nous le montre, c'est que les symptômes analytiques se produisent dans le courant d'une parole qui cherche à passer. Elle rencontre toujours la double résistance de ce que nous appellerons pour aujourd'hui parce qu'il est tard, l'ego du sujet et son image. Tant que ces deux interpositions offrent une résistance suffisante, elles s'illuminent, dans l'intérieur de ce courant,… elles fulgurent". La parole inconsciente, elle, est bâillonnée.

C'est pour pouvoir s'effacer en tant que moi, ne pas rester pris dans une relation imaginaire avec son analysant, soit comme objet rival, soit comme objet d'amour, que l'analyste doit donc laisser flotter son ego, le laisser en suspension, qu'il doit rester, sans cesse, analysant.

Dans un autre passage qui se trouve dans les Ecrits, Dans son texte " Variantes de la cure type " - Tout le texte est important mais j'en ai isolé ce passage à propos de l'axe imaginaire du moi et du petit autre : " Ainsi, pour en revenir à l'action de l'analyse, c'est toujours au point focal de l'imaginaire où cette forme se produit (au niveau du petit autre, qui est la source de son identification) que le sujet tend naïvement à concentrer son discours, dès lors qu'il est libéré par la condition de la règle, de toute menace d'une fin de non-recevoir à son adresse…

Or, sans doute l'analyste sait-il… qu'il ne faut pas qu'il réponde aux appels, si insinuants soient-ils, que le sujet lui fait entendre à cette place, sous peine de voir y prendre corps l'amour de transfert que rien, sauf sa production artificielle, ne distingue de l'amour passion, les conditions qui l'ont produit venant dès lors échouer par leur effet, et le discours analytique à se réduire au silence de la présence évoquée. Et l'analyste sait encore qu'à la mesure de la carence de sa réponse, il provoquera chez le sujet l'agressivité, voir la haine, du transfert négatif ".

Donc c'est c'est ainsi que je comprends ce passage, si l'analyste occupe si peu que ce soit cette place de petit autre de l'analysant, c'est là que nait l'amour de transfert et son envers, celui de la haine. C'est à cette place là que Freud s'est trouvé piégé en se mettant à la place de Monsieur K. Ils fument tous :

Monsieur K., Freud et Dora, elle-même, et Lacan voit dans cette petite hallucination sensorielle, une odeur de fumée apparue après son rêve, comme la trace de ses identifications viriles à ceux qui sont ses alter-ego. Lacan nous l'indique, il faut faire intervenir, malgré l'obstacle que constitue l'axe imaginaire, l'axe de la parole. Mais n'est-ce pas la même chose que nous indique Freud, en soulignant que ce qui ne peut être rémémoré est mis en acte au lieu d'être mis en paroles et que c'est au récit de son histoire que Freud tente de ramener l'analysant, en franchissant cet obstacle du transfert et lui permettant de devenir facteur de progrès ?

Ce que Freud ne nous dit pas, c'est comment s'y prendre, la méthode qu'il utilise. Il me semble que le facteur qui fait passer du transfert obstacle, au transfert moteur de progrès, c'est justement l'interprétation de l'analyste. Il n'y a qu'une seule résistance, c'est celle de l'analyste

C'est avec ces deux axes du schéma L qu'on peut comprendre le célèbre aphorisme de Lacan " il n'y a qu'une seule résistance, c'est la résistance de l'analyste ".

Encore faut-il cet aphorisme le replacer dans son contexte et son approche se révèle alors beaucoup plus subtile que l'abrupt de cette énonciation le laissait présager.

" L'analyste résiste quand il ne comprend pas à quoi il a affaire. Il ne comprend pas à quoi il a affaire quand il croit qu'interpréter, c'est montrer au sujet ce qu'il désire, c'est tel objet sexuel. Il se trompe. Ce qu'il s'imagine ici être objectif n'est qu'une pure et simple abstraction. C'est lui qui est en état d'inertie et de résistance. " L'insistance du désir Et Lacan poursuit dans le fil de son discours : " Il s'agit au contraire d'apprendre au sujet à nommer, à faire passer à l'existence, ce désir qui littéralement en deça de l'existence et pour cela insiste. Si le désir n'ose pas dire son nom, c'est que ce nom, le sujet ne l'a pas encore fait surgir. Que le sujet en vienne à reconnaître et à nommer son désir, voilà quelle est l'action efficace de l'analyse. Mais il ne s'agit pas de reconnaître quelque chose qui serait là tout donné, coopté. En le nommant le sujet crée la présence comme telle, et du même coup creuse l'absence comme telle.

C'est à ce niveau là seulement qu'est concevable l'action de l'interprétation. Puisque, par un balancement, c'est toujours entre le texte de Freud et l'expérience que nous nous plaçons, revenez au texte, pour voir que l'Au delà situe bien le désir au delà de tout cycle instinctuel définissable par ses conditions ".

Freud en désignant en Monsieur K. celui qu'elle aime, se met, lui, en face de Dora en tant qu'il serait, lui aussi, de par la magie du transfert, cet objet aimé.

Il se situe donc à ce point qui provoque la résistance de l'analyste, soit en o' du schéma optique, soit en a' du schéma L., puisque les deux axes oo' et aa' des deux schémas spécifient tous deux le même registre, celui de l'imaginaire.

Mais alors, quand Lacan souligne que Freud aurait dû mettre Dora sur le chemin de sa découverte, lui faire découvrir celle qui était le véritable objet de son intérêt, Madame K., est-ce que, par cette nomination, Freud aurait creusé cette absence, cet au delà de la Demande, qui dessine le champ inaccessible du désir ?

C'est également un au-delà du trait unaire, un au-delà de cette identification symbolique, qui donne ex-sistence au sujet, en le représentant certes, mais en ne faisant que le représenter. Ce qui lui laisse donc à désirer.

Je me demande si ce n'est pas cette division du sujet, sujet qui ne peut jamais être que représenté par un signifiant pour un autre signifiant qui justifie cette insatiable question de l'hystérique, qui suis-je ? Suis- je un homme ou une femme ? La réponse à cette question ne pouvant s'ébaucher qu'à partir du désir parental, comme le dit Lacan à partir du " wanted ou de l'unwanted de leur venue au monde ", la place quon a occupé comme enfant désiré ou non, et comme fille ou comme garçon. . Je pense à ce propos au mythe d'Atalante qui est, si on peut dire le mythe même de l'hystérie féminine, on ne peut en rêver plus belle mise en scène. Je vous la raconterai un autre jour.

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