« Il n’y a pas de symbolisation du sexe de la femme comme tel »

Liliane Fainsilber

 

 


Cette formule nous repose un peu de ce « il n’y a pas de rapport sexuel » en attendant, qu’elle aussi, devienne rengaine. Dans ces deux séances du séminaire des psychoses du 14 et du 24 mars 1956, Lacan énonce qu’ « il n’y a pas de symbolisation du sexe de la femme comme tel » et à ce sujet, il ne mâche pas ses mots en faisant nommément référence à l’organe sexuel.

A propos de la question que se pose le conducteur de tramway, par ses symptômes, "suis-je un homme ou une femme et suis-je capable de procréer"? Lacan évoque, une fois de plus, l’histoire de Dora. « Quand je vous expose les choses ainsi, vous ne pouvez pas manquer de faire ce rapprochement avec ce sur quoi j’ai mais l’accent dans le cas de Dora. A quoi aboutit-elle en effet, si ce n’est à une question fondamentale sur le sujet de son sexe. Non pas le sexe qu’elle a, mais qu’est-ce que c’est être une femme ? Les deux rêves de Dora sont absolument transparents à cet égard- on ne parle que de cela ». Pour le premier rêve il y ait en effet question de la boîte à bijoux de sa mère et dans les associations de ce rêve, du petit sac bifolié de Dora, dans le second, avec sa phrase inaugurale, je pénètre dans une forêt profonde, c’est un rêve d’exploration anatomique, une exploration des abysses du corps de la mère.

Il reprend ce point dans la séance suivante, en accentuant même cette formulation qui prend ainsi la forme d’un aphorisme « Il n’y a pas à proprement parler de symbolisation du sexe de la femme comme tel ».et c’est autour de cela que se construit la névrose aussi bien hystérique qu’obsessionnelle, encore qu’avec des ingrédients différents.

Cette phrase mérite d’être un peu plus explicitée et en se référant à trois textes de Freud sur la sexualité féminine, textes qui sont choisis par Lacan, qu’il cite donc :

- Considérations sur la différence anatomique entre les deux sexes, - vous avez bien lu : Freud a bien écrit « différences anatomique entre les sexes »- - La sexualité féminine,

- Le déclin du complexe d’Œdipe. Ils se trouvent tous les trois dans l’ouvrage de Freud ayant pour titre « La vie sexuelle ».

Qu'est-ce que nous découvrons dans ces trois textes que Lacan propose à notre lecture et qui justifie sa formulation sur l’absence de symbolisation du sexe de la femme comme tel ?

Dans La disparition du complexe d’Œdipe qui date de 1923, Freud commence par décrire la crainte de la castration du petit garçon. Ce qui donne en quelque sorte son statut à cette angoisse de perdre son pénis, c’est le constat de l’absence de pénis de la petite fille. Donc ce qui fait la différence entre une fille et un garçon, au temps de cette découverte dite de la différence des sexes c’est bel est la possession ou non d’un pénis. Dans le second texte daté de 1925, Quelques conséquences de la différence anatomique entre les sexes, Freud s’occupe plus précisément de ce qu’il appelle la phase phallique de la petite fille et là ça vaut la peine de suivre ligne à ligne ce que Freud nous en raconte : « Le pas suivant dans la phase phallique dont c’est ainsi le début (après la découverte des plaisirs que comporte la zone génitale) … est une découverte lourde de conséquence qui échoit à la petite fille. Elle remarque le grand pénis bien visible d’un frère ou d’un camarade de jeu, le reconnaît tout de suite comme la réplique supérieure de son propre petit organe caché et dès lors elle est victime de l’envie du pénis ». Freud nous indique que le garçon devant la découverte de la différence des sexes, préfère cultiver l’incertitude, ne prend pas tellement en compte les résultats de ses investigations, en bref il préférerait ne pas avoir à en assumer les conséquences, c’est à dire à se sentir mis en danger par cette découverte. Il entretient le flou.

Mais Freud nous l’affirme, la petite fille est plus lucide : « d’emblée elle a jugé et décidé. Elle a vu cela, sait qu’elle ne l’a pas et veut l’avoir ». Au fond on ne peut qu’admirer n’est-ce pas cette lucidité et cet esprit de décision qui animent au départ la petite fille et qui seront plus tard, si souvent inhibés par toutes les entraves qu’elle se mettra elle-même, comme un des effets paradoxaux de cette découverte.

Je n’ai pas repris le troisième texte de 1931, Sur la sexualité féminine. Il est à la fois trop important et trop complexe pour prendre le risque de le résumer. Il faut le lire en entier et crayon à la main.

Les féministes ont beaucoup reproché à Freud ce repérage de l’envie du pénis. Elles lui en ont fait grief. Pourtant ce terme est à prendre comme un concept analytique, un élément qui spécifie le complexe de castration féminin et qui est l’équivalent, pour la fille, à la crainte de perdre son pénis, pour le garçon, la crainte aussi de ne pas être à la hauteur car son pauvre peit zizi n’est pas plus satisfaisant, à ses yeux, que le clitoris de la petite fille. Il risque toujours de se montrer insuffisant, surtout mesuré à l’aune de l’organe du père.

De Freud à Lacan

De l’envie du pénis au manque phallique, Lacan s’en tire avec cette question de l’envie du pénis, encore qu’il n’ait pas négligé, en maints endroits du séminaire, cette référence au Pénisneid. Il va même jusqu’à dire que cette envie du pénis peut rendre les femmes enragées. Je ne me souviens plus où. Quoiqu’il en soit, il se tire de cette difficulté en substituant à l’envie du pénis comme concept spécifique de la sexualité féminine celui du manque phallique.

De ces démêlés avec le signifiant phallique, qu’on soit homme ou femme, il en a donné des démonstrations fort subtiles. Ces étapes sont franchies au travers de l’Œdipe et grâce à la fonction du père, quelque soit les insuffisances du personnage qui occupe cette fonction.

Ce qui est difficile à repérer c’est le fait, qu’à partir non pas de l’existence du pénis du garçon, mais de cette absence de pénis chez la fille, et surtout chez la mère, se met en place, au travers d’une série d’épisodes imaginaires, l’érection du phallus en tant que signifiant.

Dans le séminaire des Formations de l’inconscient, Lacan indiquera que c’est au travers des trois temps de l’Œdipe que le phallus, est arraché au champ de l’imaginaire pour être érigé en tant que signifiant. Que marque-t-il ainsi ? Non pas tellement la castration du sujet… mais celle de l’Autre. De quel Autre s’agit-il ? Il s’agit de de la mère, en un premier temps, de la castration du père aussi, .en un second temps. Celle-là c’est la plus difficile à accepter. Car il faut désormais vivre avec le fait qu’il n’y a pas de garant de la vérité, qu’il n’y a aucun être protecteur sur qui se reposer, que personne n’est là pour nous reconnaître à notre pleine valeur, nous sommes désormais sommés, contraints de devenir adultes.

Si vous voulez en savoir un peu plus, je vous recommande vivement la lecture de ce texte des Ecrits qui est vraiment une sorte de plaque tournante de l’enseignement de Lacan : il a pour titre « La signification du phallus »

J’en extrais ces points qui sont décisifs : (p. 686 des Ecrits)

« C’est seulement sur la base de faits cliniques que la discussion peut être féconde. Ceux-ci démontreront une relation du sujet au phallus qui s’établit sans égard à la différence anatomique des sexes et qui est de ce fait spécialement épineuse chez la femme et par rapport à la femme, nommément sur les quatre chapitres suivants :

1° de ce pourquoi la petite fille se considère elle-même, fût-ce pour un moment, comme castrée, en tant que ce terme veut dire privée de phallus, et de par l’opération de quelqu’un, lequel est d’abord sa mère, point important, et ensuite son père, mais d’une façon telle qu’on doit y voir un transfert, au sans analytique du terme.

2° de ce pourquoi, plus primordialement, dans les deux sexes, la mère est considérée comme pourvue d’un phallus, comme mère phallique.

 

3° de ce pourquoi corrélativement la signification de la castration ne prend de fait (cliniquement manifeste) sa portée efficiente quant à la formation des symptômes, qu’à partir de sa découverte comme castration de la mère….

On voit bien se dessiner déjà dans ce texte de 1958, ce que Lacan formulera plus tard comme cette absence de rapport sexuel qui pourrait s’écrire, puisque ce qui intervient pour y faire obstacle, c’est cette question du phallus qui est celui qui manque à la mère.

Il n’a plus qu’un lointain rapport avec le pénis comme le suggère ce passage d’un discours qui ne serait pas du semblant, qui n’a qu’un défaut, celui d’être un peu coton.

Il y spécifie le phallus comme étant « organe de la jouissance ». Il marque donc nettement qu’il est à différentier du pénis, « instrument de la copulation ». « Il convient de marquer ceci de tout à fait nouveau, ce que j'ai appelé l'effet de surprise que comporte ce qui est sorti, quoi que cela vaille, du discours analytique, c'est qu'il est intenable d'en rester d'aucune façon à cette dualité comme suffisante ( les rapports homme,femme). C'est que la fonction dite du phallus qui est à vrai dire la plus maladroitement maniée, mais qui est là, qui fonctionne dans ce qu'il en est, non pas seulement d'une expérience liée à ce je ne sais quoi qui serait à considérer comme déviant, comme pathologique, mais qui est essentiel comme tel à l'institution du discours analytique, cette fonction du phallus rend désormais intenable cette bipolarité sexuelle et intenable d'une façon qui littéralement volatilise ce qu'il en est de ce qui peut s'écrire de ce rapport... Le phallus, en mettant l'accent sur un organe, ne désigne nullement l'organe dit pénis avec sa physiologie, ni même la fonction que l'on peut, ma foi, lui attribuer avec quelque vraisemblance comme étant celle de la copulation. Il vise de la façon la moins ambiguë, si on se rapporte aux textes analytiques, son rapport à la jouissance. Et c'est en cela qu'il le distingue de la fonction physiologique. Il y a, c'est cela qui se pose comme constituant d’une fonction du phallus, il y a une jouissance qui constitue dans ce rapport, différent du rapport sexuel, quoi ? Ce que nous appellerons sa condition de vérité… »

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A propos de la jouissance phallique

C’est dans les deux textes de Freud que Lacan cite que se déduit bien le fait que le phallus est un instrument de la jouissance. C'est là, me semble-t-il, que j'ai trouvé une petite piste qui pourrait être intéressante à suivre. C'est dans le texte de Freud et elle se réfère justement à la jouissance et à la jouissance phallique mais celle qui précède en quelque sorte cette découverte de la différence des sexes. Elle se produit je dirais par glissement, par déplacement du sein, au pouce puis à la découverte de la jouissance clitoridienne. Je reprends ce bout (c'est le cas de le dire ) de texte, p.126 de la vie sexuelle, dans "différence anatomique entre les sexes"

"Selon une remarque du vieux pédiatre Linder, c'est pendant le plaisir de la succion que l'enfant découvre la zone génitale source de plaisir -pénis ou clitoris. Je laisserai ouverte la question de savoir si l'enfant prend réellemnt cette source de plaisir nouvellement acquise à titre du téton maternel qu'il a récemment perdu, ce que pourraient indiquer les fantasmes ultérieurs (fellatio). En bref la zone génitale est découverte d'une façon ou d'une autre, et il ne semble pas justifié d'attribuer aux premières activités qui sont en rapport avec elle, un contenu psychique".

Ce n'est donc qu'après, qu'aprés cette découverte que pourraient avoir lieu les investissements d'objets liés à l'Oedipe. N'est-ce donc pas là, en ce temps là, que les choses se gâtent du fait qu'entrerait en action, l'interdit du père, pour le garçon et les nettes insuffisances que mesure la petite fille dans son désir de combler la mère, d'être son objet phallique ? Maintenant il ne faut pas oublier que cette jouissance est liée au langage. le démontrent aussi bien les signifiants de la pulsion, que la forme grammaticale du fantasme. Par exemple celui de « On bat un enfant ».

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