Il pleure dans mon cœur

représentations géométriques et poétiques des affects sur la scène analytique

par un véritable artifice

déchiffrages, répétitions, improvisations, interprétations

Il en est de la technique analytique comme de la technique picturale ou, plus encore, de la technique musicale: elle requiert l’apprentissage et l’exercice.

Deux sujets céans au rendez-vous.

L’un pour dire, l’autre pour entendre.

Celui pour entendre offre un lieu propice à l’écart du tumulte du monde. Le décor simple et stable en est aménagé par ses soins, sa propre place y est évidente.

Celui pour dire demande que cesse ce qui le tourmente.

Des sentiments confusément mêlés auxquels il est sujet, il vient apprendre à égrener note après note, trait après trait, les différentes tonalités.

"Il pleure dans mon cœur

Comme il pleut..."

... écoutez...

"Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon cœur?" (1)

J’en pâtis, elle est ma passion,

elle me gouverne, je suis son sujet.

"... un cœur qui s’ennuie

... un cœur qui s'écœure

Ce deuil est sans raison."

Tristesse, chagrin, mélancolie,

langueur, pleur, ennui et deuil,

crainte, inquiétude, intranquillité...

l’épreuve d’une perte,

le sentiment d’un manque, d’un défaut, d’une faute...

Je ne sais rien

ou presque rien de son objet ni de sa raison.

"C’est bien la pire peine

De ne savoir pourquoi

Sans amour et sans haine

Mon cœur a tant de peine."

Rien ne trahit chez celui qui accueille l’expression de ce désarroi

le point auquel il en est touché

sinon

un petit rien:

le témoignage de sa sympathie.

Ainsi pourrait être esquissée, quant à l’affect, la position subjective initiale de ces deux partenaires, dans la simple mise en scène que permet d’aménager le transfert.

Encombrement et trouble de celui qui tente de dire, bienveillante neutralité de celui préparé à entendre.

Sous ces auspices ils concluent ensemble un pacte et amorcent "cette expérience singulière entre toutes", celle d’un apprentissage qui apprivoise l’inconscient.

Du trajet analytique qu’ils s’entendent pour engager et poursuivre, Lacan livre, dans une conférence en 1953 (2), un petit schéma, S.I.R.: c’est un triangle équilatéral, ses trois sommets s’intitulent le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel; sur ses côtés et autour de ses sommets s’inscrivent des trajets orientés. Il sert ici de support au regard pour décrire, en dix étapes, le parcours analytique.


 

"Voilà comment, dit Lacan, une analyse pourrait, très schématiquement, s’inscrire depuis son début jusqu’à la fin":

rS - rI - iI - iR - iS - sS - sI - sR - rR - rS.

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10

Suivra donc, avec la mise en jeu de "ces trois registres... (qui) sont bien les registres essentiels de la réalité humaine, registres très distincts et qui s'appellent: le symbolique, l’imaginaire et le réel", un descriptif schématique des différentes étapes qui les impliquent dans le déroulement d’une cure analytique.

Acte un, scène un, premier moment, premier mouvement, rS, du réel au symbolique.

Toute théorie déposée, l’analyste simplement écoute celui, celle, qui, en lui demandant ce premier rendez-vous, lui a dit son prénom et son nom. Du sujet ainsi nommé, il est réceptif, autant qu’au contenu du discours, à la forme de l’élocution: à ses intonations, à la tournure de ses phrases...

Il est sensible à la force de l’affect qui affleure dans la maladresse d’une formulation, il est touché par l’évocation du trauma qui sourd d’un bout de récit balbutié, il n’est pas indifférent à la tonalité étrange d’un rire réprimé, au chagrin dissimulé d’un sanglot étouffé.

Il reconnaîtra peut-être plus tard, dans la manière dont surgira tel ou tel de ces éléments, à chaque nouveau retour, les traits spécifiques du style propre à ce sujet.

L’analysant, quant à lui, vient trouver, dit Lacan, en la personne de cet analyste, "un personnage symbolique comme tel", celui auprès de qui il choisit de révéler sa vérité.

Il suppose l’analyste détenteur d’un savoir infus, au fait de son réel désir que lui-même ignore, sachant d’ores et déjà ce qui l’entrave et l’emprisonne. Il l’institue découvreur de ses bouteilles à la mer, déchiffreur supposé de ses rêves insensés, destinataire des messages secrets de son verbe qui achoppe, lecteur visionnaire des lettres cachées de son destin.

Le transfert est déjà là, au sens symbolique le plus noble: "mise en acte de la réalité de l’inconscient", de l’analyste et de l’analysant.

Le transfert est aussi agissant au sens imaginaire en ce que l’analysant, dans cette première "position illusoire mais typique", fait du personnage de l’analyste le très savant et redoutable maître ès inconscient; posture inconfortable que l’analyste, pour l’heure, se doit de supporter.

Nous sommes déjà sur la seconde flèche, rI, dans ce second mouvement du réel vers l’imaginaire.

Mystérieux magicien qui opère dans ce décor trompeusement sobre, méchante sorcière aux pouvoirs occultes, l’analyste est revêtu à loisir par l’analysant, selon la convenance du moment, des oripeaux du père furieux, de la mère toute-puissante, de la sœur capricieuse, du frère meurtrier...

Ce second temps de l’analyse, rI, inaugure tout un cycle: dans les mouvements rI, iI, iR, iS c’est le registre de l’imaginaire qui est impliqué, différemment selon le registre auquel il est associé.

L’étape rI est celle de la floraison du transfert imaginaire.

Les sentiments qui y surgissent, pour le moins, encombrent, embarrassent l’analysant.

Ancrés par leur origine dans le registre du réel, ils proviennent de l’horreur de la Chose. Dérivés de la haine, ils peuvent devenir intolérables et pousser celui qui les éprouve dans une fuite éperdue ou le fixer dans des blocages qui paraissent insurmontables.

Ils se figent et se cristallisent au troisième temps, iI, celui qui tourne en rond sur le sommet Imaginaire.

Arrêt sur image. Inhibition.

Moment pénible.

Fasciné par la brillance imaginaire de l’objet perdu, le sujet reste sidéré.

Il enveloppe répétitivement ses mirages de son immobilité.

Il redevient anorexique, avare, impuissant ou frigide selon son sexe, selon aussi son caractère ou la tendance qu’emprunte la pulsion concernée sur le moment. De nouvelles inhibitions surviennent qui atteignent les activités qui lui sont les plus chères.

Crispation dans une agitation stérile ou prostration dans une inertie solipsiste, c’est une incapacité à accomplir les gestes de vie et de désir.

La haine se voit transformée et les inhibitions sont accompagnées de sentiments qui en dérivent encore, allant du simple ennui jusqu’à la plus profonde mélancolie.

Puis vient le temps quatrième, iR, de l’imaginaire vers le réel.

"C’est la phase de résistance, de transfert négatif ou même, à la limite, de délire" dit Lacan. Elle sera traversée "si l’issue est bonne, si le sujet n’a pas toutes les dispositions pour être psychotique" et si l’analyste, s’étant repéré dans la structure du sujet, parvient, contre vents et marées des forces obscures de la pulsion de destruction, à tenir correctement la barre.

Avec un sujet psychotique, le cycle du travail analytique s’en tiendra là, Lacan à ce propos le signale expressément. La boucle alors se bouclera, dans le cas où le sujet y est accessible, dans un retour vers rS, le premier temps.

L’analyste tentera, en ramenant l’analysant psychotique à ce mouvement rS, dans la mesure du possible, d’utiliser les éléments de réalité dont il dispose pour leur donner une fonction symbolique. Il se gardera alors de toute intervention sur le signifiant et abandonnera, bien sûr, toute prétention à l’interprétation, sachant ce que l’interprétation peut signifier dans la psychose: inoffensive, elle n’aura peut-être que le sens d’une insinuation, mais, avec moins de chance, elle ne pourra que précipiter le sujet dans le délire.

On saisit ici l’importance cruciale qu’accorde Lacan au juste repérage de la structure du patient par l’analyste. L’essentiel de sa formation réside d’ailleurs dans la découverte de ses critères propres pour ce repérage: issus de son histoire et dépendant de sa structure, ils proviennent de son analyse et sont les outils de base de son travail.

L’analyste doit donc savoir s’orienter dans la structure psychotique, et ceci particulièrement en l’absence de tout délire ou hallucination.

Si le sujet est névrosé, il essaiera, de ce feuilleton iR qui en roue libre peut avoir tendance à se prolonger indéfiniment, d’abréger comme il le peut, par quelque intervention judicieuse, les épisodes plus ou moins prolixes, selon la structure et la sévérité de la névrose, pour passer au temps suivant.

Avec le mouvement iS, de l’imaginaire vers le symbolique, prend fin le cycle imaginaire et débute le cycle symbolique; ce cycle englobera les étapes iS, sS, sI et sR.

L’analyse proprement dite commence véritablement maintenant; ceci, bien sûr, à condition qu’il s’agisse des névroses: phobie, hystérie ou névrose obsessionnelle, les trois névroses de transfert telles que Freud les a nommées et définies quant à leur structure.

Le cinquième temps est l’étape iS, celle de la symbolisation des images; elle comprend l’essentiel du travail dans toute psychanalyse.

Nous sommes en effet de plein pied ici avec tous les effets provenant des refoulements, au cœur des formations de l’inconscient.

Par la vertu de l’amour de transfert s’ouvre à ce stade, au sujet qui prend la parole, la voie royale vers la découverte de l’inconscient.

"Nous avons dans l’analyse mille exemples" de ce mouvement dit Lacan, dont "le rêve, l’image symbolisée" par excellence.

Des souvenirs remontent depuis l’enfance, les chagrins d’amour passés sont ravivés, ceux de l’actualité sont cuisants.

Avec la sensibilité aiguisée à l’inconscient qui s’éveille, la production des actes manqués s’accélère dans la vie et dans la cure.

Dans les oublis, les lapsus, le refoulé montre son nez. Ce qu’il avait enfoui ou déguisé apparaît, à l’improviste, au service de la vérité.

Et les fantasmes fleurissent, corollaires du désir qui court comme le furet; ils mettent en scène les tenant-lieu de l’objet perdu, dans sa valeur symbolique cette fois.

Mais l’amour de transfert ainsi généreux d’inventions est aussi source de dissimulations et de censure. Quand on est névrosé, pris encore dans les rets des amours oedipiennes, on ne peut aimer, encore moins sous les sunlights du transfert que dans la lumière naturelle de la vie quotidienne, sans honte ni doute ni culpabilité.

Ce temps des dons de l’inconscient est aussi alors celui de sa rétention dans autant d’empêchements. qui entravent le sujet.

Ils ont un sens symbolique mais ce sens s’exprime dans le corps imaginaire.

Nous voici conduits avec eux à la station sS, tour autour du sommet Symbolique du triangle, sixième moment.

Le symptôme.

L’analyste ne le prendra jamais de front. C’est le conseil de Freud que Lacan rappelle.

Le temps sS, est pour l’analysant un temps d’arrêt du symbolique sur le symbolique. C’est le mode d’expression symptomatique de sa névrose.

Les rituels obsessionnels, les conversions hystériques, les phobies occupent maintenant le devant de la scène.

Ils occupent aussi, par leur insistance, le temps et l’espace psychique de l’analysant.

"Le symptôme est une parole bâillonnée", le signifiant y est prisonnier, il escompte de l’analyse sa délivrance.

A propos de la fonction de l’analyste à cette étape, Lacan dit dans sa conférence: "la symbolisation du symbole, c’est l’analyste qui doit faire ça. Il n’a pas de peine, il est déjà lui-même un symbole. Il est préférable qu’il le fasse avec complétude, culture et intelligence. C’est pour cela qu’il est préférable, qu’il est nécessaire que l’analyste ait une formation aussi complète que possible dans l’ordre culturel. Plus vous en saurez, plus cela vaudra. Et cela, sS, ne doit intervenir qu’après un certain stade, une certaine étape franchie."

Il dit aussi qu’en ce temps sS, "du côté du sujet, l’analyste vient à symboliser le Surmoi qui est le symbole des symboles. Le Surmoi en tant qu’il est simplement une parole qui ne dit rien, une parole qui interdit. L’analyste n’a aucune peine à la symboliser, c’est précisément ce qu’il fait."

J’ai été surprise par cette définition positive que Lacan donne ici du Surmoi. Je m’attendais plutôt à ce qu’il mentionne ses effets néfastes lorsque pour l’analysant l’analyste occupe cette place.

J’ai pensé alors à l’intervention de Freud auprès du père du petit Hans au moment de l’éclosion de sa phobie du cheval que Lacan commente longuement dans La relation d’objet et à la réflexion de Hans: "le Professeur parle donc avec Dieu!"

Ainsi se justifie peut-être le fait que l’analyste pose et symbolise l’interdit de l’inceste au temps-même du symptôme.

Temps du symptôme, épreuve de l’automatisme de répétition: l’expression du retour du refoulé par le symptôme pour l’instant réserve l’interprétation mais l’appelle au temps suivant.

Lors du septième mouvement, sI, du symbolique vers l’imaginaire advient, pour l’analysant, "l’élucidation du symptôme par l’interprétation".

La justesse d’une interprétation dans le symbolique se reconnaît à la nature de l’émotion qu’elle suscite.

Le refoulement est levé, l’affect désagréable a quitté la représentation refoulée, le signifiant qui naît de cette opération comme d’un trait d’esprit fait sourire.

L’émotion qui l’accompagne maintenant fait signe du fait que l’amour de transfert a bien le caractère d’un amour véritable. Il est réciproque.

Par cet amour, le narcissisme mis à rude épreuve durant ce long parcours se trouve restauré.

Les chagrins sont un peu passés, les déceptions quelque peu résorbées.

Et l’analysant se voit logé, tout comme l’analyste, à l’enseigne de la castration symbolique.

Huitième mouvement, le terme approche.

Mouvement, sR, du symbolique vers le réel cette fois, c’est là que se réalise l’effet de l’interprétation.

Nous sommes ici dans le temps de la sublimation.

"Faire reconnaître sa propre réalité, autrement dit son propre désir, le faire reconnaître par ses semblables, c’est en somme le but" dit simplement Lacan de cette étape.

De s à R, du déchiffrage symbolique à l’approche du réel chiffrage, l’analysant. averti du choix de sa névrose, du choix de son sexe, peut faire maintenant le choix de son objet, selon son vrai, son réel désir.

Ici s’achève le cycle symbolique.

La passion active dans ce temps sR, est celle, énigmatique, de l’ignorance.

C’est ce même affect, l’ignorance, que nous retrouvons au dixième temps, rS, le dernier, celui qui fait retour sur le temps inaugural de la cure.

Mais avant que de l’analyse ne se boucle la fin, car "le mouvement est circulaire et une analyse peut comprendre plusieurs fois ce cycle", précédant le temps dix qui revient sur le temps un, il y a encore une station:

le temps neuf, rR, tour sur le sommet Réel du triangle.

Réel sur réel, rR est le temps de l’angoisse.

Son objet est réel, sa certitude entière.

Comme en arithmétique,

neuf ici équivaut à zéro

et dix à un.

Le moment de l’angoisse est le temps zéro de l’analyse.

C’est de l’angoisse que provient le refoulement.

C’est l’angoisse qui oblige à dire.

La petite histoire de cette analyse y a trouvé son origine

comme la grande histoire de la psychanalyse.

Au commencement était l’angoisse...

da capo

"C’est bien la pire peine

de ne savoir pourquoi

sans amour et sans haine

mon cœur a tant de peine"

Jacy Arditi- Alazraki

juin 2000

Notes

1 - P. Verlaine Romance sans paroles

2 - J. Lacan Le symbolique, l’imaginaire et le réel.

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