L'hystérie ou " l'art de saisir le symptôme de l'autre au vol "

Liliane Fainsilber

 


Je voudrais vous proposer une juxtaposition pour le moins inattendue, de Freud à Lacan et de Goethe à Joyce, juxtaposition que je trouve explosive même si je ne sais pas trop encore en quoi elle l'est.
Je pense que cela pourrait peut-être radicalement modifier l'approche qui est faite de nos jours de ces derniers séminaires de Lacan sur Joyce.

Donc voici ce que Freud écrit à propos de Goethe dans le manuscrit N, avec comme sous-titre : Poésie et " Fine Frenzy " ( Dans "La naissance de la psychanalyse")

" Le mécanisme de la création poétique est le même que celui des fantasmes hystériques. Goethe prête à Werther quelque chose de vécu : son propre amour pour Lotte Kästner et, en même temps, quelque chose dont il a entendu parler : le sort du jeune Jérusalem qui se suicida ".

Et maintenant voici ce que Lacan repère de ces liens entre l'art et l'hystérie à propos de Socrate puis de Joyce (dans " Joyce le symptôme ", version II ) :

" … Laissons le symptôme à ce qu'il est : un événement de corps, lié à ce que : l'on l'a…. Ainsi des individus qu'Aristote prend pour des corps, peuvent n'être rien que symptômes eux-mêmes relativement à d'autres corps. Une femme par exemple, elle est symptôme d'un autre corps.
Si ce n'est pas le cas, elle reste symptôme dit hystérique, on veut dire par là dernier. Soit paradoxalement que ne l'intéresse qu'un autre symptôme : il ne se range donc qu'avant dernier et ce n'est, de plus, pas privilège d'une femme quoiqu'on comprenne bien, à mesurer le sort de LOM comme parlêtre, ce dont elle se symptomatise. C'est des hystériques, hystériques symptômes de femmes … c'est des hystériques symptômes que l'analyse a pu prendre pied dans l'expérience.
Non sans reconnaître d'emblée que toutom y a droit. Non seulement droit mais supériorité, rendue évidente par Socrate … Socrate, parfait hystérique, était fasciné du seul symptôme, saisi de l'autre au vol. Ceci le menait à pratiquer une sorte de préfiguration de l'analyse. Eût-il demandé de l'argent pour ça au lieu de frayer avec ceux qu'il accouchait que c'eût été un analyste, avant la lettre freudienne. Un génie quoi !
Le symptôme hystérique, je résume, c'est le symptôme pour LOM d'intéresser (ou de s'intéresser ?) au symptôme de l'autre comme tel … Pardon tout ça n'est que pour spécifier de Joyce de sa place.
Joyce ne se tient pour femme à l'occasion que de s'accomplir en tant que symptôme ".

Lacan dans ce passage que j'ai cité en entier pour pouvoir bien en dégager la dialectique qui me semble être la suivante

1 - Le symptôme hystérique est un " événement de corps ".
2- Une femme est symptôme d'un autre corps, le symptôme d'un homme, en tant qu'étant la cause de son désir, son objet a.
3- quand elle ne l'est pas, symptôme d'un homme, elle reste alors " symptôme hystérique " que Lacan qualifie de " symptôme dernier ". Comment pouvons-nous l'interpréter ? Ce symptôme dernier je l'entendrais bien comme étant celui qui est au plus près du réel, de cette énigme que constitue toujours le désir de l'Autre ? Ce qui en donne l'assurance c'est la phrase qui suit c'est que cette femme hystérique ne s'intéresse qu'au symptôme de l'Autre comme tel.
4 - Cette hystérie n'est pas le privilège des femmes, les hommes aussi y ont droit, non seulement droit mais privilège, il s'agit même pour eux de " supériorité ". En quoi les hystériques hommes témoigneraient-ils d'une supériorité dans cet art de saisir le symptôme de l'autre au vol ?

Lacan cite Socrate puis voila que surgit Joyce, se tenant pour femme, dans l'enfantement de ses œuvres, Goethe s'identifiant à Jérusalem, et évitant ainsi en écrivant, de passer à l'acte, et de se suicider lui aussi.
Alors cette " supériorité " serait-elle liée aux possibilités de sublimer de faire de cette hystérie, des poèmes, des œuvres d'art, au lieu de transformer ces douloureuses et insatisfaisantes rencontres du désir de l'Autre en symptômes corporels invalidants ?

La vraie trouvaille, la perle, est quand même celle de cette si jolie formule " l'art de saisir le symptôme de l'autre au vol ", mais aussi ce rapprochement inattendu entre Joyce et Socrate, qui fait d'eux, des hystériques et qui plus est, des hystériques qui se prennent pour des femmes.

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