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Mon premier
amour a été la musique. Le souvenir le plus
ancien que je puisse me remémorer est un souvenir musical.
Il s'agit du 3ième mouvement de la Sonate pour Violon,
de Sarasate. Je devais avoir entre 8 et 10 ans. Bien des années
plus tard, je pouvais encore me le rappeler par cur.
Morceau de virtuose, il était, pour mes jeunes oreilles,
source d'un plaisir intense, jamais connu jusque là.
Nous avions,
à la maison, un de ces tournes disques capables de
jouer à différentes vitesses. Pour essayer de
comprendre mon ravissement devant ce déferlement de
notes, je passai fréquemment le disque au ralenti,
à 16 tours par minute. J'agissais déjà
sur la qualité des sons, bien avant l'avenue du numérique.
Ma première
composition date de 1973. Un camarade de classe m'avait mis
au défi d'écrire une mélodie sur un poème
qu'il avait commis, un de ces poèmes d'amour tout maladroit
et propres aux adolescents. Il fut élaboré en
quelques jours, entièrement de tête.
Je ne me rappelle pas en quelles circonstances j'ai vu ou
touché un piano pour la première fois, mais
aucun autre instrument de musique n'a jamais pu capter mon
imagination. Il a toujours eu ma prédilection, et je
considère que la vue de sa noirceur éclatante,
parsemée de blanc, est inséparable du son qu'on
peut lui faire émettre. Ma famille n'en possédait
pas, mais tant était mon désir d'en jouer, j'entrais
souvent par effraction dans la salle de musique du lycée,
et passait l'heure du déjeuner à pianoter.
Mozart
avait la faculté de pouvoir entendre une composition
toute faite dans sa tête. Il lui suffisait alors de
la retranscrire, telle que. Je n'ai pas cette chance, mais
la composition m'est rarement difficile. Une note, choisie
au hasard, peut conduire vers un air, si je laisse les notes
venir d'elles mêmes, et s'enchaîner les unes aux
autres. Parfois, je me réveille avec des thèmes
en tête, parfois, je les entends dans mes rêves.
A bien écouter, je peux ensuite développer et
diriger ces thèmes et leur donner une inflexion harmonique
particulière. D'autres fois, cela arrive par "accident",
par acte manqué: le doigt glisse sur une autre note,
au lieu de jouer celle qui, logiquement, s'imposait. Je cultive
particulièrement cette technique, laissant mes mains
retomber sur le clavier, produisant un accord des plus atonal
qui soit, puis, par ajout et retrait, le transformant en un
accord plus tonal mais aussi plus insolite.
La pratique
d'un instrument de musique, et plus particulièrement
celle du piano, techniquement difficile à maîtriser,
appelle une question. Si la musique n'est pas un langage,
en tant qu'elle n'est pas construite à partir d'oppositions
différentielles, elle est quand même une structure,
puisque les notes ont des relations spécifiques entre
elles, et une certaine compétence est donc requise
pour s'y mouvoir et l'explorer. Cette compétence à
manier le symbolique est donc sujette aux effets de retour
malicieux de l'inconscient. Or les cas de perturbation ordinaires
de la maîtrise d'un instrument (fausses notes, par exemple),
sont assez rares. Il semblerait que la pratique de la musique,
et peut être de celle de l'art, en général,
constitue un lieu privilégié, à l'intérieur
duquel les choses ne sont pas dites, désignées,
mais se disent, d'elles mêmes.
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En effet,
si j'observe ma propre technique, je m'aperçois que
mes fautes n'ont pas lieu au niveau de l'exécution
musculaire, mais dans l'opération de reconnaissance
du code, celui de la notation. Je confonds souvent le La et
le Fa de la clef de basse, par exemple, ou bien un double
dièse me laisse pantois, ne le reconnaissant pas pour
ce qu'il est. C'est donc de la trace qu'il s'agit, de son
appréhension, et de son effet en tant que signe. Or
je fais le moins de fautes, et parfois aucune, lorsque je
ne suis pas en train de penser à ce que je fais, c'est
à dire lorsque je ne suis pas occupé à
saisir l'existence des objets de ma pensée, et leurs
relations logiques. Bref, lorsque je suis dans une espèce
d'attention flottante par rapport à moi-même,
et par rapport à la pulsion du compositeur telle qu'elle
est encodée dans la partition.
D'autre
part, le vocabulaire de la critique impressionniste ou les
descriptions littéraires du jeu d'un musicien connotent,
en général, l'élévation, l'insaisissable,
l'extase, le charme (au sens originel de ce mot). J'ai à
l'esprit Proust et la sonate de Vinteuil, et les commentaires
de Sollers sur les sonates de Scarlati. Témoin aussi,
le visage de l'artiste, en concert, les yeux fermés,
le visage dirigée vers le haut, au sourire extatique,
presque illuminé.
Religiosité et mystère, Visitation et inspiration,
transe et sacré aussi ? Il suffit pour cela d'évoquer
l'importance de l'accompagnement musical lors des cérémonies
sacrées des chamans et des derviches tourneurs. Serions
nous aux confins de cette jouissance, jouissance au delà
du phallus, cette "autre jouissance", et la pratique
de tout art en général, en serait elle la voie
royale d'accès?
En même
temps, ce lieu n'est nullement un lieu d'exception, une zone
libre de symptômes et d'inhibitions. Être musicien
ou compositeur ne protège pas de la névrose
ou de la folie. Deux cas extrêmes illustrent ce propos.
D'un côté,
Glenn Gould, jeune pianiste prodige canadien des années
60 et qui, rapidement, devient hypocondriaque et se retrouve
atteint d'un délire de paranoia aigue, et dont aucun
traitement ne viendra à bout. Les notes présentées
par son dernier docteur, Peter Ostwald, sont tout aussi intéressantes
que celle sur le conducteur de tramway, présentes sur
ce site.
De l'autre, Rachmaninov, qui eut à faire face à
une névrose d'échec après sa première
symphonie, et ne put se remettre à composer qu'après
plusieurs années d'analyse (màtinée d'hypnothérapie).
Ce qui nous donna le beau Concerto en Do mineur, d'ailleurs
dédié à son analyste.
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