La mauvoisine et ses troubadours

Notes de lecture Sur Das Ding et la sublimation

C’est autour du concept de Das Ding que Lacan pose la question de la sublimation. Ce concept isolé dans l’Esquisse se définit comme étant ce qui de l’objet, de ce premier Autre, de cette Etrangère, la mère, échappe à toute symbolisation(1).

Lacan a donc poli ce concept de Das Ding à partir d' un passage de "L'esquisse d'une psychologie scientifique", un des premiers textes de métapsychologie écrit par Freud au temps de sa correspondance avec Fliess.

Le petit nourrisson découvre la présence de cette Autre préhistorique, la mère, en tant qu'elle est capable d'apporter satisfaction à ses besoins lorsqu'il l'alerte par ses cris.

Cette Autre préhistorique se divise en deux parties :

L'une entre dans le champ des représentations inconscientes, au titre de "traces mnésiques ou mnémoniques de l'objet.

L'autre partie va rester définitivement étrangère, inassimilable.

C'est là que trouve place cette formule énigmatique de Freud : "Ce que nous qualifions d’"objets" est fait de reliquats échappant au jugement". C'est aussi ce que Lacan appellera "Das Ding", "La Chose".

Nous pouvons, pour mieux cerner ce nouveau concept, évoquer une métaphore : jadis au cœur de la cité d'Athènes, au cœur même de l'agora, se trouvait un champ inculte, le champ du Boulimos, sur lequel rien ne poussait. Das ding est ce lieu de l'inculte, il échappe à toute symbolisation, à tout jugement. Autour de lui se pourront être cultivées les fleurs les plus délicates et les plus belles de la civilisation.

Mais auparavant, autour de cet objet, s’organise le champ des représentations inconscientes soumises au principe de plaisir, ce que Lacan appelle la ronde des signifiants. Ainsi cerné par du symbolique, s’instaure au cœur du sujet un point de réel qui n’est autre que celui de l’objet à jamais perdu et que Lacan appelle "La Chose".

Par rapport à ce concept, Lacan définit donc la sublimation comme le fait "d’élever un objet, en tant que signifiant, à la dignité de la Chose". Il étaye sa démonstration avec les créations poétiques de l’amour courtois.

Pour qu’il puisse représenter la chose, l’objet créé par la sublimation doit toujours être construit autour d’un vide évoquant l’absence de l’objet. Les poèmes des troubadours célèbrent la Dame inhumaine, à jamais inaccessible.

Les premiers vases, les premières poteries archaïques, traces d’anciennes civilisations, les peintures rupestres des grottes d’Altamira, les pommes de Cézanne exaltent l’absence de cet objet perdu, instaurent sa nostalgie.

La sublimation du psychanalyste autour de ce même objet pourrait - elle mettre à nu la structure de toutes les formes de sublimation, en constituer une sorte de paradigme, et surtout spécifier les rapports singuliers de chaque psychanalyste à la chose analytique, définir la façon dont il a à réinventer la psychanalyse?

Cette question de la sublimation, se trouve abordée une première fois par Lacan dans "L’éthique de la psychanalyse" mais il reprendra beaucoup plus tard cette question dans le séminaire du "Sinthome", à propos de Joyce, et notamment avec le texte intitulé "Joyce le symptôme" présenté dans le cadre d’un symposium sur Joyce. Ce qu'il y apporte de décisif c'est le repérage de la fonction de suppléance de la métaphore paternelle qu'assure la sublimation.

Entre ces deux pôles, ces deux monuments consacrés à la sublimation, il existe dans l'enseignement de Lacan de nombreuses autres références par exemple le texte intitulé "Lituraterre" où il commente l’usage qu’il a fait du texte de Poe dans "la lettre volée".

Ou encore l’un des séminaires "Les non dupes errent", du 9 avril 1974, où il souligne les dangers qu’il y a à aborder la sublimation par le biais de la psychobiographie : "Interpréter l’art, dit-il, c’est ce que Freud a toujours écarté, toujours répudié, ce qu’on appelle... psychanalyse de l’art, enfin c’est encore plus à écarter que la fameuse psychologie de l’art qui est une notion délirante. De l’art nous avons à prendre de la graine. A prendre de la graine pour autre chose c’est à dire... en faire ce tiers qui n’est pas encore classé, en faire ce quelque chose qui est... accoté à la science, d’une part, qui prend de la graine de l’art de l’autre et j’irai même plus loin, qui ne peut le faire que dans l’attente de devoir à la fin donner sa langue au chat. Ce dont témoigne pour nous l’expérience analytique, c’est que nous avons affaire à des vérités indomptables".

Malgré tous les dangers, les pièges que comporte cette approche, le fait qu'en ce domaine "nous ayons affaire à des vérités indomptables", Lacan s’est pourtant intéressé à beaucoup d’écrivains, à Gide, à Jean Genet, dans le séminaire "Les formations de l’inconscient", à Marguerite Duras dans son texte intitulé "Hommage fait à Marguerite Duras du ravissement de Lol. V. Stein, à Shakespeare aussi, à propos d’Hamlet, dans "Le désir et son interprétation", à Sade et aux libertins, aux poètes de l’amour courtois dans "L’éthique de la psychanalyse".

Pour les peintres, il évoque la Sainte Anne de Léonard de Vinci à la fin de "La relation d’objet" et les Ménines de Vélasquez dans un séminaire peu travaillé, peu lu par les analystes, celui de "L’objet de la psychanalyse". Il parle aussi du cri de Munch dans le séminaire "Problèmes pour la psychanalyse".

Mais avec tout ce que Lacan a apporté dans cette approche de la sublimation, c'est peut-être dans l’un des textes de Freud, bien sûr dans un effet d'après-coup, à propos du sourire de Mona Lisa, que nous pouvons saisir le mieux quels sont ses rapports inquiétants à la Chose :

Plusieurs critiques, écrit Freud, "reconnaissent dans la belle Florentine la figuration la plus parfaite des oppositions qui caractérisent la vie amoureuse de la femme, réserve et séduction, tendresse pleine d’abandon et sensualité d’une exigence sans égard, dévorant l’homme comme quelque chose d’étranger".

Il cite à ce propos un auteur italien décrivant Mona Lisa :

"Buona e malvagia, crudele e compassionevole, graziosa e felina, ella rideva".

"Bonne et mauvaise, cruelle et compatissante, gracieuse et féline, elle riait." (2)

Comment ne pas apprécier la justesse de cette représentation de La Chose ?

Liliane Fainsilber

(1) - S. Freud. Naissance de la psychanalyse, p. 351.

(2) - S. Freud, "Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, p. 133.

Les pots sont du dix septième siècle. Au musée de Rouen.